Les rêveurs d’Erwin Wurm à Venise.

Palazzo Fortuny, du 6 mai au 22 novembre 2026

Jamais de Venise sans Fortuny! Un palais cossu pour un couple cousu d’or, Mariano Fortuny y Madrazo (1871-1949) et son épouse Henriette Negrin (1877-1965).

Dès l’enfance, Mariano baigne dans les différents textiles que collectionnent ses parents. Leur rencontre à Paris date de 1897, il faudra attendre qu’Henriette divorce de son premier mari pour qu’iels s’épousent en 1924. Leur intérêt commun pour le textile les amène à la création. Henriette elle-même s’intéresse aux pigments, à la coloration et à l’impression asur tissu. Elle met au point une machine à plisser (brevet 1909). Fan de Richard Wagner, inspirateur de Marcel Proust, Mariano explore la peinture et la photographie, la sculpture et l’architecture, la gravure, et l’éclairage scénique qui est l’objet d’un traité (1904 Eclairage Scenique). L’invention et la recherche sont les moteurs de son inépuisable curiosité. C’est avec son épouse et grâce à son habileté pour la couture que leurs créations de mode atteignent la notoriété. Velours et soie sont imprimés à la presse et leurs modèles, inspirés des tenues antiques, sont fluides, souples et semblent ruisseler sur les corps.

Détail de la robe icônique Delphos (site Fortuny)

Inspirée du chitôn ionique de l’Aurige, une sculpture grecque découverte à Delphes en 1896, elle a marqué les esprits pour sa forme essentielle, qui enveloppait en douceur et en légèreté le corps de la femme, et qui se composait de quatre ou cinq tissus de satin de soie ou de taffetas caractérisés par un plissage très fin qui se fait encore aujourd’hui grâce à un processus manuel avec lequel jusqu’à quatre cent cinquante plis pour chaque tissu peut être obtenu

Tout cela pour dire que l’artiste Erwin Wurm et ses bizarres (pour ne pas dire absurdes) sculptures est, dans ce palais feutré, face à l’excellence de créateur.ices de modèles et de textiles somptueux. Et c’est ce contraste que je trouve drôle et intéressant. Le grand luxe de ce palais, de ces robes fabuleuses accompagnées de la modestie, des sculptures textiles (ou autre) de Wurm accentuent la différence tout en estompant le côté grotesque de cet antagonisme. D’un côté l’opulence discrète mais luxueuse et de l’autre l’aplomb d’une simplicité qui joue d’audace et d’humour.

Erwin Wurm, polaroid, 2018-19 et Mariano Fortuny, autoportrait, environ 1905.

Plus loin, une petite salle contient le self-portrait de Erwin Wurm en forme de pickles (cornichons) réalisé en 2008. Toute l’autodérision de l’artiste dans cette installation d’une sobriété majestueuse.

Quelques One Minute Sculptures à essayer et c’est à nous de montrer que l’on n’a pas peur du ridicule.

Connaissez-vous la saga de la statue de Balzac , celle du boulevard Raspail à Paris? Honoré de Balzac décède en 1850. D’abord commandé à un autre sculpteur dès 1885, c’est Emile Zola (pour la Société des gens de lettres) qui charge Rodin de la statue du grand écrivain. La statue ne sera inaugurée qu’en 1939, après la mort de Rodin (1917). Pendant plusieurs années, Rodin est obnubilé par Balzac. Il en cherche des représentations et commande même à l’ancien tailleur de Balzac des vêtements à sa mesure pour se figurer sa taille imposante. Puis il sculpte des études de nu. Le monument prend du retard et Rodin ne trouve pas son inspiration. La statue nue n’est que plâtre. L’affaire Rodin se superpose à l’affaire Dreyfuss, avec ses supporters et ses détracteurs. Rodin rend l’argent et se retire. Alexandre Falguière sculpte alors un buste de Balzac en remplacement du monument. Et ainsi de suite de querelle en désaccord. Il est même possible que Bourdelle ait mis la main à la pâte et sculpté un modèle nu pour son ami Rodin.

Audacieuse et controversée… doit-on obligatoirement rendre beau un hommage? le monument semble plutôt montrer la truculence et le tempérament passionné …teinté d’autosatisfaction peut-être? S’il y a transgression dans la sculpture, elle va bien à l’écrivain de la Comédie humaine, en train de scruter anxieusement la société qui l’entoure de son regard qui lui dévorent le visage.

Erwin Wurm a voulu s’y coller et lui aussi a désiré montrer la masse corporelle du Maître sans le ridiculiser. Et comment dire… on reconnaît l’oeuvre de Rodin et la silhouette de Balzac en entrant dans cette salle. Sauf qu’il semble y avoir deux personne sous l’amas de vêtement. Qui s’est caché là? Bourdelle? Zola? Falguière? Comme quoi la solution est dans le vêtement et l’accumulation de robes de chambre fait le job!

Pour terminer, voici la jolie métaphore des attachements que crée l’amour, mais aussi de la chaleureuse proximité qu’il déploie … tout en aveuglant ses parangons emberlificotés.

Si vous n’aimez pas l’humour et les chiffons de Wurm, vous aimerez l’ambiance du Palazzo Fortuny dont j’ai déjà parlé ICI et LÀ. Une atmosphère qui incite au calme et fait oublier la frénésie de la course aux oeuvres d’art vénitiennes.

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