5. « Maldoror » Julien Gosselin

D’après Roberto Bolaño et Lautréamont

Cour d’honneur du Palais des Papes, Festival d’Avignon. Vu le 12 juillet 2026.

20, 21, 23 mars 2026, Comédie de Genève (Suisse)

Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde 
et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel

Un prétexte? Percer à jour le secret du mal au travers de la littérature. Un gigantesque défi s’il en est. Un spectacle fleuve en tous les cas, dont nous avons zappé le dernier chapitre. La représentation dure 5 heures. A voir en version abrégée (3h) sur Arte TV >>> Lien ICI Il me semble que cette dernière partie est la plus théâtrale, version classique.

Roberto Bolaño, né à Santiago le 28 avril 1953 et mort à Barcelone le 15 juillet 2003, est un poète, romancier et nouvelliste chilien, fondateur d’un mouvement infraréaliste qui n’a pas duré. Soutien d’Allende au Chili en 1973, il passe par la prison après le coup d’Etat de Pinochet. Il s’en sort. Il se sent poète, le vit avec passion, mais est connu pour ses romans. La traduction française de La Littérature nazie en Amérique est publiée en 2003 (l’original en 1996). Gosselin tente un croisement entre Bolaño et Lautréamont, ce dernier à demi uruguayen. Maldoror est un personnage cruel et maléfique des « chants de Maldoror » paru en 1869.

Maldoror, Julien Gosselin, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

La cour du Palais est entièrement investie, non seulement ce que l’on en voit mais aussi ses profondeurs et ce que cache les arcades, ainsi que les tréfonds inattendus sous le plateau. Même la façade entre dans la narration filmée. Parce que le metteur en scène mêle théâtre et cinéma avec un art consommé, nous le public, consommerons jusqu’à plus soif cette délirante descente aux enfers. Nous rencontrerons le diable, caché dans la littérature et la poésie, et nous nous infiltrerons entre les viscères et les circonvolutions cérébrales purulentes des écrivains nazis. (oups je me lâche…) Et la pièce commence réellement métaphoriquement ainsi: par une descente aux enfers.

Servie par des comédien.nes hors-pair.es, dont la moindre mimique est projetée sur des écrans gigantesques, le récit déploie la course poursuite de criminels par des journalistes et détectives. Basée sur les personnages et écrits fictifs d’anciens nazis, la trame commence par présenter la documentation rassemblée à leur sujet. Terrifiantes découvertes que de croire qu’ils ont existé et sévi par leurs écrits bien après la seconde guerre: c’est une invention de l’écrivain Roberto Bolano. Les réseaux d’exfiltrations de nazis ont pourtant bel et bien existé. Et les sonorités électroniques puissamment jouées en direct ajoutent à l’horreur de rencontrer, dans le récit, d’anciens SS réfugiés en Amérique Latine et diffusant leurs idées nauséabondes par un biais « poétique ».

Ci-dessus une vue globale de l’une des scènes du spectacle. Les éléments sont mobiles et changent au gré de la représentation. Quelques citations de Julien Gosselin éclaircissent son travail artistique:

J’ai besoin que la forme du théâtre explose littéralement, qu’elle se désagrège. Ensuite je voudrais que le théâtre remplace la vie. (…) Mais je n’aime pas l’idée que la pièce soit un simple moment, une parenthèse avant d’aller dîner. Ce qui m’intéresse est que la vie du public et celle de la forme (théâtrale) se rejoignent et produisent un temps unique.

Je cherche à faire en sorte que la scène ne soit pas un couloir qui guide le regard dans une seule direction, mais bien un espace ouvert.

La première partie nous montre l’enquête que mènent des journalistes sur les ancien nazis se disant poètes au Chili dans les années 70. Iels ont assis devant l’immense écran, leurs visages sont filmés en direct. Iels décrivent ce qu’iels savent de leurs parcours. Carlos Wieder, personnage maléfique du roman de Bolaño Etoile distante, est le premier ciblé, il sera aussi le dernier personnage de la pièce.

Durant la deuxième partie, le public est invité sur scène, il côtoie de près ce Wieder (se faisant appeler aussi Alberto Ruiz-Tagle) puisque nous le suivons parmi les étudiant.es des 70’s et réalisons qu’il est en réalité un tueur sanguinaire. Se disant poète, Wieder dénature l’art pour y glisser les pires idéologies. Le public est figurant des scènes filmées à l’intérieur des espaces de serres transparentes. Intercalé dans le récit primaire, une histoire de souris flic surgit de l’espace mental de Bolaño, trait d’humour et tragicomédie. L’histoire ainsi se balade d’époque réelle en fiction et mélange dans nos esprits la réalité et l’imagination. La couleur alterne avec le noir/blanc redoublant la confusion. Depuis les gradins certaines scènes ne sont visibles que sur écran. On se surprend à les chercher sur le plateau. On découvre des lieux secrets du palais, des caves immenses, des couloirs de briques.

La dernière partie, la recherche de Wieder, montre l’écrivain pistant toujours le tueur, crachant du sang, malade de ses trouvailles, mais se masturbant sur un fond de révélations qui, en fait, nourriront son art.

Evidemment les interprètes, toustes les interprètes, sont fabuleux.ses, impliqué.es, habité.es, le spectacle est rendu véritablement vivant grâce à elleux, sans oublier les techniciens filmant et installant cette incroyable scénographie, ce film dans le théâtre.

capture d’écran Arte TV

Dans le vacarme de l’ambiance sonore, parmi ces images filmées, au coeur du plateau habité par les acteur.ices, on se surprend à rêver de calme et de silence. Cette pièce magistrale et haletante est aussi une épreuve. Son thème, le mal ultime, un mal transmis par l’art, rend au mieux perplexe, au pire atterré. Ce n’est pas un théâtre confortable que nous partageons là, et pourtant l’humanité a vécu et vit toujours des heures noires. L’artiste, lui, main dans la main avec le tueur, poursuit son travail d’écriture. La tragédie n’a pas de fin. Sauf que ce sont les femmes qui continueront à creuser.

2 réflexions sur “5. « Maldoror » Julien Gosselin

  1. Peut-être trop fatigué :un soir j’ai commencé la version sur ARTE TV – et je me suis noyé dans la partie « statique » du début (je pense qu’il faut être davantage « immergé » que devant son petit écran.

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