Théâtre de Vidy, du 31 octobre au 8 novembre 2026, puis en tournée européenne (Paris et Lyon juin 2027).
Le site : Simon McBurney et Complicité, et les chroniques de deux autres spectacle de Simon McBurney ICI
Je n’avais jamais lu l’écrivain, conteur, essayiste, romancier, scénariste, dramaturge, peintre et critique John Berger (1926-2017). Faire sa connaissance par l’intermédiaire du merveilleux Simon McBurney est un cadeau.
Un bonnet de laine gris, un T-shirt sans forme de même couleur, un pantalon de training vert et des boots. Simon McBurney ne parade pas, il expérimente, avec une générosité qui nous permet, à nous aussi, de partager cette expérience. Au-delà de ses collaborations avec John Berger, c’est d’amitié et de lien qu’il nous parle et de la richesse des mots qu’ils partagent encore.
« Il disait d’ailleurs que le contraire de l’amour n’était pas la haine, mais la séparation.«
Interroger un absent pour toujours, quelqu’un parti au-delà du monde, un mort, voilà une question complexe. Pourtant le spectacle nous offre cette présence qui paraît impossible. Entre eux deux, Simon et John, point de séparation.
Un plateau vide, bientôt envahi par des avalanches de livres, quelques faisceaux lumineux tels des îlots flottants de temporalités, deux sièges… ou un banc? ou un canapé? ou des toilettes? bref trois fois rien puisque notre voyage théâtral se fera au coeur de l’inventivité du metteur en scène, ce pays sans frontière. Ce théâtre qui fait vibrer ensemble, « ...(qui) rend présentes des choses qui ne le sont plus » (Simon McBurney, ICI).

Il mesure de ses pas l’espace dont il dispose, il se met en mouvement. Une voix l’enjoint : vacille – tressaille – chancelle – donne un coup – fuis – revient sur tes pas – esquive. Un combat? une chorégraphie? Et si c’était juste la vie? Et puis, danse. Danse avec tes mains. Au milieu des livres épars, il est stupéfiant d’énergie physique.
Qu’il mime une mère gorille avec son petit, qu’il fende l’air sur la moto de John, qu’il nous fasse visiter la maison fantôme de son ami, qu’il cite Kundera, Attenborough ou Naomi Klein, qu’il parle de l’odeur de la merde et de la mort assis sur le trône…au milieu des livres épars, il est stupéfiant d’énergie mentale.
« L’art peut-il perturber le pouvoir ou c’est juste de la décoration? »
La terre, la guerre, la souffrance, le Vietnam, Gaza, la cruauté humaine… »Raconter l’Histoire, ça change quelque chose? Si je rassure mon enfant sur le monde, est-ce que j’aime ou que je mens? L’origine du mal, serait-ce la capacité de l’humain à se convaincre de ne pas voir la violence déjà infligée? «
« Il avait une capacité d’écoute exceptionnelle. On pourrait dire que c’est l’un de ses immenses talents. Quand on parlait avec lui, on avait l’impression que chaque chose que l’on disait était intéressante, importante, profonde. Il avait cette capacité de rendre le moment où vous étiez avec lui plus grand qu’on ne pouvait l’imaginer » Simon McBurney sur John Berger
A la fin, il raconte et nous sommes captivé.es: c’est l’histoire d’un homme qui possède quatre vaches, dont l’une se nomme comme sa mère, Mérab, et de ce cruel vieux patriarche, ce père des pères, comme un arbre abattu qui de son poids nous écrase encore.
La vivante expérience à laquelle nous invite Simon McBurney, accompagné de l’esprit de John Berger, est d’une richesse incroyable. Composée de fragments, de lambeaux disparates, elle nous entraîne vers la lumière et la puissance d’un humanisme, qui, peut-être, contribuerait à dissoudre la haine, à contrer la misère.
Chercher, creuser, fouiller, trier les livres, observer, écouter avec attention: déterrer la compassion et naître à l’Amour.

(…) II racontait presque toujours des histoires que les gens avaient déjà entendues, ils en connaissaient la fin, mais ils voulaient entendre les mots – les mots étaient des choses rares. Il ne s’y passait rien de vraiment extraordinaire. Et les personnages étaient tous de vieilles connaissances. Une histoire n’est rien de plus qu’un portrait, disait le tailleur Molin, et il racontait même des histoires sur des personnes encore en vie, mais cela ne faisait rien, car c’ était la vérité, la somme de beaucoup de mots est toujours, d’une certaine façon, la vérité. Torgny Lindgren (dans le recueil de nouvelles « La beauté de Mérab »)
Plus sur John Berger :
La bibliographie de John Berger ICI, (éditions françaises B42 et l’Olivier),
à écouter sur Radio France Les chemins de John Berger,
et un entretien avec Simon McBurney en pdf à télécharger: https://vidy.ch/wp-content/uploads/2026/10/20261023-leprogrammech-en-dialogue-avec-john-berger-et-les-morts.pdf
