« A Second Life », Londres, jusqu’au 31 août 2026. Puis White Cube, Paris, 20 octobre -18 décembre 2026
Quarante ans de carrière et une centaine d’oeuvres retracent le parcours de celle qui fait partie des Young British artists (YBA), les enfants terribles de l’art anglais des 90’s, mis en avant par le galeriste Charles Saatchi.
L’oeuvre de Tracey Emin n’est pas d’un accès facile de prime abord, alors que sa peinture très gestuelle peut paraître sommaire. Plonger au coeur de son travail n’est qu’émotions et ressentis. L’oeuvre de l’écrivaine Annie Ernaux ressemble à la sienne: croyant lire ou voir une ébauche, nous sommes en réalité face au récit de l’intimité même d’une âme humaine. Ce qui touche profondément lorsqu’on lit l’une ou regarde une image de l’autre, crûment dit, ce sont leurs entrailles qu’elles nous livrent. Et pas seulement parce que toutes deux racontent leur avortement. Ces femmes puissantes et fragiles à la fois ne trichent pas, cela se sent, cela se vit face à leur oeuvre.

J’ai choisi le célèbre lit de Tracey Emin en image d’en-tête, parce qu’il est connu, mais aussi parce qu’il semble être le berceau de son travail encore maintenant. La maladie qui l’atteint en a fait une sorte d’atelier de sa pensée, un refuge. En 1995, nominée pour le Turner Prize, elle expose « My Bed« , et crée une polémique qui a fait du bruit, querelle qui rappelle celle qu’a provoqué Fontaine, l’urinoir de Marcel Duchamp. Sauf que lui choisissait ses readymades par ce qu’il a nommé un « principe d’indifférence » (évidemment il va plus loin: que cela: voir ICI). Le readymade rectifié du lit souillé de Tracey Emin entouré de déchets, est quant à lui tout sauf de l’indifférence. Elle en fait une sorte de sanctuaire livrant son intimité aux regardeureuses.
L’oeuvre « Everyone I have ever slept with 1963-1995« , une tente toilée bleue où elle avait cousu les noms de tous celleux avec qui elle avait dormi (amants, grand-mère, frère jumeau, foetus in utero, etc), a disparu dans un incendie, comme l’oeuvre The Hut. Il y a trente ans, les intimités féminines étaient bannies de l’espace public.
Au début de l’exposition, il y a 180 photos des peintures de ses années d’études qu’elle a détruites. En 1993, ces oeuvres ont été exposées à la galerie White Cube, Londres, lors de sa première exposition. Pensant qu’elle serait la dernière, elle l’avait intitulée « My Major Exhibition ».



Véritablement authentique, Tracey Emin multiplie les manières de se raconter. Broderies, installations, peintures, néons, vidéos, dessins, sculptures, tout devient matière à raconter, exposer son existence et les aléas qui l’accompagne. L’écriture, à la main, brodée, découpée, est le média indissociable de son travail artistique. Beaucoup de traces manuscrites accompagnent dessins et peintures. Des pages écrites à la main, que les gens tentent de décrypter, sont exposées.



De l’héritage de sa grand-mère, un simple fauteuil, elle fait un support pour raconter sa vie: There is a Lot of Money in Chairs. En 1994, le fauteuil l’accompagne comme point de départ spirituel dans un périple aux Etats-Unis. Elle y lit des extraits de son livre « Exploration of the soul » pour financer le voyage avec son compagnon Carl Freedman

J’ai apprécié ses petites sculptures tout aussi torturées et évocatrices que ses peintures ou ses dessins. Mon art doit parler de moi et de mes expériences, sinon il serait malhonnête, a-t-elle globalement déclaré.






Et puis ses petits messages percutants, symboliques, comme si elle nous parlait. Elle partage ses épreuves, elle en rit ou en pleure. Elle nous dévoile toute sa féminité et son humanité. En elle, je peux me reconnaître. « Pourquoi avoir peur? » écrit-elle. Pour s’en convaincre?

Ce petit texte, intitulé My Future, au sujet d’un arrachage de dent qu’elle compare à l’extraction d’années de douleurs. Il est accompagné de sa carte d’identité et de celle du dentiste, un geste de renouveau, de renaissance. Imaginant que cette peine efface les précédentes, elle en rit et s’offre un nouveau point de départ.

Tracey Emin admire Egon Schiele et Edvard Munch. Ses dessins sont déstructurés mais concis. Elle travaille l’estampe depuis très longtemps avec un trait expressif qui marque la vulnérabilité du sujet. Elle a été violée à l’âge de treize ans.
« Beaucoup d’autres œuvres auxquelles j’avais été exposée jusqu’à ce moment concernaient des artistes regardant d’autres choses et d’autres personnes. Egon Schiele semblait se regarder intensément lui-même… »


J’ai écouté à deux reprises la vidéo par laquelle elle raconte l’un de ses deux avortements (How it feels, 1996). Elle déclare qu’elle a failli mourir par l’un (1990) et que le second (1992) lui a probablement sauvé la vie, que personne ne peut savoir de quoi cela parle si il ou elle ne l’a pas vécu, que l’on ne peut décider d’un avortement, mais seulement que l’on ne peut avoir d’enfant. Elle dit que c’est « la vie sans la vie et la mort sans la mort ». On lui a enlevé un seul foetus alors qu’il y en avait deux. Elle a énormément souffert. Elle appelle cela « son suicide émotionnel ».


« The last of Gold » est une couverture patchwork qui décrit le A.-Z de l’avortement, quoi faire et ne pas faire, et cela sur un rideau doré qui faisait partie de l’ameublement de sa maison d’enfance. Sa mère avait hésité à avorter d’elle et de son jumeau, Paul. Comme elle n’aura jamais d’enfant, elle se déclare dernier or de sa famille.



Tout autour de son « masque de mort », moulé à l’âge de 39 ans, les peintures monumentales de son corps souffrant lors de ce qu’elle nomme son « suicide émotionnel », l’un de ces deux avortements. Elle y décrit les négligences médicales qu’elle a subi. Je n’ai pas de cliché, mais un couloir montre, je crois, la stomie dont son corps est l’objet, un segment d’intestin branché sur sa peau.

➡️ Voir Ici une récapitulation des tribulations de Tracey Emin


Tracey Emin est cette femme qui a revu l’autobiographie d’artiste avec sa vulnérabilité, ses douleurs et sa puissance. Elle introduit le public dans son intimité, un geste politique, artistique et généreux. Elle est aussi conférencière et écrivaine. Ne cachant rien, elle offre ses souffrances physiques et mentales à nos catharsis. « Exorcism of the last painting I ever made »,1996, est la reconstitution de son atelier dans une galerie de Stockholm où elle a peint nue durant trois semaines sous les regards du public (hublots). Elle cherchait ainsi à retrouver le geste de la peintresse qu’elle était avant son avortement.

Parsemant la ville de Londres, ses phrases poétiques ont touché les passants. Avec ou sans retour, elle parle, elle crie, elle murmure et partage son humanité et sa féminité. Un lien créé avec et pour les gens de la rue. Tracey Emin vit et travaille actuellement à Margate, la ville de son enfance au Royaume-Uni, et en France.
« I Whisper to My Past do I Have Another Choice »
« I can Feel You Everywhere »






