« Thésée, sa vie nouvelle » Valérie Dréville/Guy Cassiers

D’après le livre de Camille de Toledo

Théâtre de Vidy du 23 avril au 3 mai 2026, puis en juillet au festival d’Avignon.

Photo ©Théâtre Vidy-Lausanne Claudia Ndebele

Le récit n’est pas une autobiographie classique, ni une autofiction, ni strictement un témoignage. D’une grande inventivité littéraire, le texte de Camille de Toledo, paru chez Verdier en 2020 et désormais disponible en poche, entremêle les faits du passé et du présent, les descriptions et les réflexions, les héritages personnels et historiques non soldés des guerres européennes ou des Trente Glorieuses. Il explore une façon de relier, dans l’acte d’écrire, les différentes strates qui convergent en soi et bientôt de confronter les hantises de l’histoire européenne, ses mensonges et ses silences. Un texte comme une prière aux morts pour faire d’une enquête sur son histoire personnelle un chemin vers le mythe et dégager l’horizon des enfants qui viennent après lui. Thésée s’engage dans le labyrinthe pour se confronter au Minotaure, figure de l’histoire qui dévore ses enfants en les condamnant à revivre les arcanes aveugles du passé. Texte de présentation Eric Vautrin.

Dans la petite salle 76 du théâtre, l’écrivain et chercheur Camille de Toledo a installé, en forme de triptyque sur des panneaux de contreplaqué, le résultat matériel de son enquête. Ce sont les archives de son travail: photographies personnelles ou journalistiques, textes imprimés, phrases écrites manuellement. La voix de l’auteur témoigne également par un enregistrement. Tels que nous les voyons dans les séries policière, il a épinglé les points d’appui de son enquête, son cheminement mental dévoilé pour éclaircir autant qu’il lui est possible, le parcours de sa famille, lequel fait écho à celui, sociologique et politique, du XXe siècle.

Il est particulièrement émouvant de suivre ce parcours du combattant, car c’est bien un combat que cet acharnement vital mené par l’écrivain pour tenter de décrypter le passé, le sien, mais aussi par extension le nôtre, entre sciences, politique, culture et art. Son corps souffrant, corps-mémoire, lui a intimé cet ordre d’investigation. On y sent également ses errances et la rage de l’incompréhension, dans les résidus éparpillés au sol, les dépouilles de son inquisition. On y sent le trauma qui mène à la transgénéalogie.

La transgénéalogie est une approche thérapeutique qui explore les liens profonds qui existent entre les générations passées et présentes d’une famille. Elle repose sur l’idée que les traumatismes, les émotions refoulées, et les schémas de comportement peuvent être transmis de génération en génération, affectant ainsi la vie des descendants. (source ICI)

Puis, dans la grande salle 64, le spectacle. Ses premières paroles « Maintenant tout tombe et la vie est maudite« , et elle les répètera, sont à l’image des traumas subis par Thésée, le nom donné au protagoniste. Olympienne, l’actrice Valérie Dréville, dans la pureté de son interprétation, les raconte sans pathos, juste accompagnant de ses mains le flux de ses paroles. Elle entre en elle-même pour révéler cette histoire, comme en méditation. Elle se loge à l’intérieur de sa mémoire, essence originelle de ce texte.

Je ne résumerai pas ici sa narration. Il suffit de savoir que l’investigation dont il est question concerne l’antériorité d’un historique familial. Quelque chose donc qui concerne tout un chacun, car qui n’a jamais souhaité pénétrer plus avant les origines de sa famille? Le livre de Camille de Toledo (« Thésée, sa vie nouvelle« , éditions Points, poche) et l’actrice incomparable qui le déploie plongent dans les arcanes familiales et sondent leur mystère.

Le procédé de la scénographie est aussi subtil qu’esthétique. Tout se joue avec les différentes prises de vue de la narratrice (il doit y avoir 4 ou 5 caméras?). Le fond de scène est découpé d’écrans rectangulaires sur lesquels sont d’abord projetées les photos anciennes de la famille de Camille de Toledo. Des dialogues s’instaurent et, tandis qu’elle est sur scène, son visage s’incruste dans le damier photographique. Elle devient l’enfant qui questionne, puis l’adulte qui répond ou encore une moitié de son visage se colle sur le portrait d’un ancêtre et lui offre la parole. La maestria des vidéastes se joignent à celle de l’a comédienne.

Les dates dansent une valse avec le temps: 1919, 1969, 1972, 1983, 23 septembre, 30 novembre, 26 janvier, 25 octobre… mais « la douleur, c’est le réel » et le passé envahit le présent. Le corps immobilisé, paralysé, hurle: « car il faut quelque chose à quoi tenir sans quoi la vie chute dans un vide sans fin et peut-être que la mémoire est cette attache qui manque? » (p.67)

Le cadre se teinte de rouge, comme le corps douloureux se tord.

« Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue? » L’énigme d’une mort, de plusieurs morts. Les énigmes de leurs vies sont le labyrinthe de ce Thésée contemporain. Il avance, il persiste. Le minotaure ne dévorera pas ses enfants.

Mouvantes sur cet échiquier géant, les photographies se mêlent et finissent par s’éloigner. Au sol, elles gisent renversées, désordonnées. Ce qui reste visible de l’invisible. Quatre générations.

Photo©Théâtre Vidy-Lausanne Claudia Ndebele

Photo personnelle

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