« Tadaaah! » Julia Bothelho

Théâtre de Vidy, du 3 au 5 juin 2026

Avec Julia Botelho, Dolo Aurore Andaloro, Annïk Juan-Torres/Arlet Capella Margarit, Victor Delétraz, Jules Waeterschoot, Antoine Weil

La jeune metteuse en scène Julia Botelho a choisi l’allégorie du cirque pour évoquer un drame, celui de l’inceste. Pourtant le spectacle est joyeux à la première lecture. Il peut aussi sembler absurde ou insensé. C’est pourquoi j’ai choisi de le raconter en détail, pour que celleux qui le liront y trouvent leur propre sens à la lumière du drame qui s’y joue. A noter que les magnifiques costumes en Denim sont l’oeuvre de Julia Botelho elle-même.

Monstre : Le terme vient du latin monstrum, dérivé de monere (« avertir, indiquer, éclairer »)

L’intérieur rouge d’un chapiteau de cirque, sa piste terreuse. Odeur de pop corn. Ritournelle musicale. D’entrée, quelque chose cloche: l’accès à la piste est de travers.

Mais voilà Madame Loyale, une cymbale dans chaque main. Nous nous attendons au fracas…qui ne vient pas. Silence pesant. Elle fixe le public d’un regard mobile, un sourire en coin, s’avance lentement, rapproche les deux cymbales…mais non. Elle sort.

Quatre chevaux noirs, longues crinières leur cachant le visage, jambes nues. Oh comme ils sont bien dressés! Même allure, même petit trot, en file, en ligne, tours de piste, comme des vrais! ils font même la révérence. Ils sont dociles et obéissants.

Ah un clown. Des étoiles plein le crâne, un peu décati dans son denim décousu. Là aussi quelque chose cloche: son nez n’est pas rouge mais noir. Il montre ses mains, fait mine d’enlever ses yeux, les fourre dans sa poche. Il avance à l’aveuglette, recule, tourne, mais s’arrête face à la paroi, fier de lui. Il sort.

Photos © Eden Leviam

Qu’est-ce qui pointe sur le bord de la porte? On dirait des petites bêtes qui montent. Oui, la dompteuse de doigts entre en piste. Ses doigts lui obéissent et dansent sur ses bras une chorégraphie bien réglée. Elle ne les quitte pas des yeux. Mais l’une des mains souffre, elle s’affaiblit, elle s’évanouit. La dompteuse sort tristement.

L’un des chevaux entre en piste, il s’ébat en toute liberté, heureux, imprévisible. Mais lorsqu’entre le clown, il s’enfuit. Celui-ci est bavard et s’exprime en anglais. « Welcome to my house ». Il entreprend de nous faire visiter son logis, décrit chaque pièce, puis recommence, c’est sans fin. A un moment, on réalise qu’il a mélangé les pièces, que la configuration de départ n’est plus la même. Trois des petits chevaux arrivent. Le clown est accueillant, il recommence sa visite guidée des lieux. Puis Madame Loyale fait irruption avec ses cymbales et cette fois-ci, dzing! elle les claque! La déflagration éveille, déclenche du réel. Mais le clown ôte ses yeux et l’un des chevaux enlève sa crinière, c’est une fillette. Elle s’avance face au public et rugit à plusieurs reprises. Un très grand monstre poilu entre en piste. La petite rugit face à lui, mais lui brame beaucoup plus fort. Elle sort. Le monstre caresse les crinières, enlace l’un des deux chevaux qui s’enfuit ne lui laissant que sa crinière. Le son s’amplifie. Le dernier cheval tournoie sur lui-même, perd un peu l’équilibre, mais sort.

Photos © Eden Leviam

Le clown, Madame Loyale, la fillette et la dompteuse. Celle-ci mange les yeux du clown, puis les lui rend. Il ne trouve pas ça drôle: « Why? ». Il s’énerve, veux qu’on lui parle. Madame Loyale dzing! claque des cymbales et claque le clown! La dompteuse a soigné sa main, maintenant bandée. Elle chante, les cymbales claquent, ces sonorités blessent les oreilles du clown. C’est la réalité qui lui claque aux sens.

La fillette doit suivre la visite de l’appartement du clown qui recommence sa litanie des pièces « This is the Bathroom, and my room and here is your room with a little balcony, etc. » Plusieurs fois, lorsqu’il lui tourne le dos la petite cherche à sortir, mais il l’en empêche, va la rechercher. A la fin, il perd son calme apparent et lui hurle de revenir.

Le monstre poilu entre. Le clown l’invite à la visite et continue sa logorrhée. Le monstre l’enlace et peu à peu le clown se tait, cherche ses yeux dans sa poche. Tous deux sortent. Reste la fillette immobile.

Photos © Eden Leviam

Une fée? Une princesse? Dans une robe blanche volantée, c’est une tornade fantasque, rieuse et virevoltante qui prend toute la piste en dansant et chantant en espagnol, la joie incarnée. Elle s’avise tout à coup de cette porte tordue et demande pourquoi. Puis, tout en pirouettant, demande à la fillette pourquoi elle n’a pas de pantalon, elle questionne le public aussi « Qui a un pantalon pour cette fillette? ». Elle finit par trouver des vêtements derrière la porte bancale et, avant de sortir, les laisse près de la fillette toujours immobile.

Trois chevaux entrent. Ce sont eux qui l’aident à s’habiller et aussi à danser. Comme une marionnette, elle se laisse manipuler. Et peu à peu, elle se libère. Les chevaux sortent. Elle danse, elle trébuche et tombe quelque fois mais elle danse, avec fougue, et Chico Buarque, dont la musique est celle de la résistance, l’entraîne dans son radieux tourbillon et… ça va passer, lui chante-t-il. Madame Loyale en laisse tomber ses cymbales.

Ce spectacle tout en nuance laisse une trace, il parle à qui veut le voir. Il évoque sans brusquer. Il montre avec finesse la violence, le silence, l’aveuglement, l’empêchement, l’emprise, etc. Pourtant rien d’explicite, seulement des suggestions. La mise en scène est d’une subtilité artistique de haut niveau, les comédien.nes sont épatant.es, tout est pensé et réalisé dans les moindres détails dans un souci de profonde théâtralité. Coup de coeur!

Photos © Eden Leviam

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