« Pétrole » Sylvain Creuzevault, d’après le roman de Pier Paolo Pasolini

Théâtre de Vidy du 3 au 5 juin 2026

Avec
Sharif Andoura, Pauline Bélier, Gabriel Dahmani, Boutaïna El Fekkak, Pierre-Félix Gravière, Anne-Lise Heimburger, Arthur Igual, Sébastien Lefebvre

« Pétrole » est le dernier ouvrage de Pier Paolo Pasolini (1922-1975). Il n’a été publié que dix-sept ans après son brutal assassinat. Ecrit sous forme de recueil de notes numérotées, enchevêtré de digressions de toutes sortes, son adaptation au théâtre pouvait sembler improbable. Le metteur en scène Sylvain Creuzevault et sa formidable troupe ont opté pour un théâtre filmé permettant l’intimité des visages comme la globalité des corps. Ce qui donne une pièce fleuve grandiose, à l’image du texte foisonnant de Pasolini, dans un déroulé narratif mi-film mi-théâtre impressionnant et singulier. Le livre est écrit sans dialogue, ce qui est joué sur scène est né des improvisations des acteur.ices, alimenté.es d’une quarantaine des notes de l’écrivain, ai-je lu. Une création collective donc, adaptée et mise en scène par Sylvain Crezevault.

« Je suis en train d’écrire une somme. J’y mets tout ce que je sais. »

L’Italie des années 1960-1970, en proie à « la stratégie de la tension ». L’écriture fragmentée de l’ouvrage se présente ainsi comme une série de notes juxtaposées, où se succèdent sans logique apparente, bribes narratives, visions symboliques, fables mystiques, réflexions politiques et considérations esthétiques de l’auteur — le tout sur fond d’enquête : les causes mystérieuses de l’assassinat du géant pétrolier Enrico Mattei. Extrait du texte de présentation par la compagnie.

Photo-jean-louis-fernandez

« B l’homme aux caractères « mauvais » est au service d’A l’homme aux caractères « bons »: c’est son serviteur, on lui réserve la basse besogne. Entre les deux dissociés, il y a une entente parfaite. Un vrai équilibre » Printemps ou été 1972 Pier Paolo Pasolini, Pétrole, Appendice 1.

Le récit est porté par l’ascension de Carlo Valletti, interprété par deux comédiens, l’un bon et l’autre dépravé. Le premier est intégré au système, bourgeois et ingénieur, tendance gauchisante. Le second est le mauvais génie, le démon qui murmure à l’oreille, celui qui transgresse. Les contradictions intérieures jouées par Carlo I et Carlo II font pourtant partie de son humanité. Héros et victime à la fois de la société nouvelle et bourgeoise qui s’installe, Carlo I est un cadre important de L’ENI (Ente Nazionale Idrocarburi), devenue une puissance pétrolière mondiale. Son ambition grandit, malgré quelques réticences, tandis qu’il se trouve au centre d’importantes négociations commerciales. Simultanément son double, Carlo II, compulsivement attaché à son plaisir sexuel, découvre l’homosexualité qu’il vit avec des hommes de classe ouvrière. Le dominant jouit d’être dominé par ceux-là même qu’il domine. Le chien AGIP qui se mord la queue.

Je n’irai pas plus loin dans la description de ce récit prolifique, l’histoire de ces années de plomb italiennes ou mieux la lecture du roman/essai/enquête de Pasolini, parleront pour moi. J’aimerais seulement ébaucher un parallèle entre cette époque qui manipulait les foules pour asseoir son pouvoir et la nôtre: opposer les extrêmes droite et gauche, pour consolider un simili centrisme bourgeois démocrate-chrétien qui alimente la puissance des riches, utiliser le pouvoir de la presse et des médias. Cette stratégie de la tension n’est pas une politique à deux balles. Et les attentats, celui de la gare de Turin au pire, qui les a fomenté? Qui y a trouvé son avantage?

Photo-jean-louis-fernandez

Quoiqu’il en soit la pièce est exceptionnelle. Elle a beau durer 3h30, on ne s’ennuie jamais. Le thème est passionnant (même si on n’en saisit pas toutes les ficelles politiques). La scénographie est simple. une scène quasiment nue, un container, un écran, quelques objets, un arbre, une ou deux tables, rejoignent la représentation en cours. Les huit comédien.nes crèvent l’écran et brûlent le plateau de leurs présences magnétiques, qu’iels mettent les lunettes noires de Pasolini pour intervenir en son nom ou qu’iels endossent d’autres rôles. On pourrait regretter que la première partie se passe uniquement sur l’écran, les personnages étant filmés dans le container. Les textes passent de l’humour à la férocité avec gourmandise. Les scènes de sexe sont décrites (et dites) avec un art consommé, celui de Pasolini, je suppose. La mise en scène ne nous laisse aucun répit et on sent la présence spirituelle du grand PPP planer au-dessus de nous tout au long du spectacle.

Photo-Jean-Louis Fernandez

L’unique expérience possible du bien, être possédé…

Photo-Jean-Louis Fernandez

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