Lorna Simpson. Third Person

Exposition, Punta della Dogana, Venise 2026. Du 29 mars au 22 novembre 2026.

Voilà une exposition qui m’a enthousiasmée. Une sélection d’une cinquantaine d’œuvres (peintures, collages, sculptures, installations, un film) sont ici présentées par l’artiste Lorna Simpson et la directrice de la collection Pinault, Emma Lavigne.

Lorna Simpson (1960, née à NYC), déjà révélée à l’âge de 20 ans, commence par la photographies conceptuelle prenant pour thématiques les sujets de l’identité, du genre, de la représentation, de la mémoire. Elle fut la première femme afro-américaine à obtenir une exposition personnelle au MoMA. Elle expose ensuite sa peinture à la Biennale de Venise en 2015. Plus de bio ICI.

« « Troisième personne » est une pièce de théâtre sur le point de vue littéraire en termes de la façon dont on parle de soi ou s’adresse à quelqu’un d’autre », dit Simpson. « Mais cela vous fait aussi penser en dehors du binaire: qui est la troisième personne? » Lorna Simpson (ICI)

La première oeuvre rencontrée ne pouvait que me plaire. Intitulée valeur authentique, un double sens au sujet de la valeur et de la vérité, appréhendée avec un certain humour, au travers de l’animal sauvage et de la femme, évidemment m’interpelle. La seconde part d’une image du film d’horreur « Carrie » surmontée d’un visage souriant. Une photo retravaillée des manifestations de 1963 est encadrée en décalage, illustrant une Histoire politique voilée et elle aussi décalée. D’abord collage, les images sont ensuite exploitées en peinture.

L’eau et la glace investissent les oeuvres comme les fenêtre du musée. Morcellements de textes, coulures, brouillards, regards cachés. Entre peinture et collages, chaque oeuvre nous parle, que ce soit d’écologie, d’immigration, de colonisation.

Mais c’est dans la salle du rez que l’évidence de son travail devient intense. Les bleus profonds impressionnent l’oeil et en s’approchant, les détails apparaissent. Découpes, regards, roches, lumière, liquides, fêlures, bribes de textes imprimés et ces bleus cobalt, ces turquoises, passant par le céruléen. Entre ciel et mer, entre montée céleste et profondeurs marines. L’installation Vibrating Cycles est constituée de bols en obsidienne perchés au sommet de blocs de porphyre (pierre autrefois importée pour les palais de la cité). Les bols produisent des sons à la manière des bols tibétains.

Elle reprend les vers de la poétesse Robin Coste Lewis qui a écrit : « Je suis bleue – Je suis un océan bleu glacé – Je suis une vague figée en plein vol, transie de froid », réutilisant le concept de ses oeuvres en dialogue avec des textes.

Les collages en noir et blanc sont symboliques de situations en relation avec des vies de femmes, en particulier de femmes noires. Aux regardeur.euses d’interpréter à loisir. Chacune est pertinente, chacune induit un sens.

Tableau mobile. Walk with me, 2020. Le voir bouger ICI

Ci-dessous une installation, readymade arrangé, qui présente une pile de magazines posés sur un tabouret surmontés d’une sculpture en buste. Sous le tabouret un cube de glace. Ces revues Ebony et Jet datent des années 50-70, elles étaient présentes dans les foyers des familles africaines-américaines. Elles sont les témoins de la vie culturelle des communautés noires du point de vue politique, culture, esthétique. L’artiste continue de les collectionner. Les blocs de glace contribuent à les rendre visibles tout en les compressant ou déformant. Une forme gelée de l’eau, présente dans cette exposition entourée elle-même des eaux de la Sérénissime.

Special Characters est une série de portraits de femmes saisissants accompagnés de cubes de glace. Ce sont des portaits composés à partir d’illustration des magazines cités précédemment. Des aplats et des coulures en obstruent la lecture ainsi que le trouble du tirage photo. Que signifie cette opacité? Ce jeu de cache-cache? Ne serait-ce pas la violence coloniale qui incite à disparaître? Le travail de Lorna Simpson interroge, démontre en obstruant. (Cliquez sur les images pour les agrandir)

Le musée possède une salle dénommée « Le Cube ». Y sont présentés des grandes peintures, presque des architectures, qui ressemblent à des apparitions fugaces sorties de la nuit des temps. Majestueuses tant par le format que par la posture, elles apparaissent telles des enchanteuses du cosmos ou des nymphes diaphanes.

Pour terminer une sculpture, cette femme assise sur une énorme boule de neige. Ici Lorna Simpson fait référence à une performance de 1983 de l’artiste David Hammons. Celle-ci consistait à vendre des boules de neige sur un stand à la sauvette. Un constat sur les artistes noirs invisibilisés dans les galeries new yorkaises. Lorna Simpson rend hommage au pionnier du Black Arts Mouvement.

Les « femmes anonymes de Lorna Simpson, ses paysages glacés, ses textes elliptiques maintiennent les spectateur.ices dans un état d’inconfort productif. » (ArtCritique)

Une exposition importante qui non seulement visibilise l’oeuvre d’une femme noire, mais aussi permet de découvrir un travail formidable sur l’identité et la mémoire collective construit depuis quarante ans à partir de peintures, collages, vidéos, un travail virtuose. Souvenons-nous de cette artiste!

Did Time Elapse, Peinture de météorite

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