Théâtre de Vidy, du 23 septembre au 3 octobre 2026, puis en tournée française.
(Photo en-tête HD © En Sicile, images de répétitions, Théâtre de Vidy, Chloé Cohen)
Après quatre autres pièces où elle est apparue au théâtre de Vidy, Jeanne Balibar met en scène et interprète un très beau texte de Juliette Blamont, texte qui raconte son implantation dans son nouvel univers, cet endroit de Sicile où elle s’installe.
Dans un costume improbable fait de cordons, de peau, de tissus divers et flottants, elle débarque sur scène, munie d’une épée de bois et d’une houlette en forme de serpillère. Clownesque un peu, royale beaucoup. Il faut apprivoiser le style que la comédienne donne à ce soliloque. Ses inflexions de voix et sa gestuelle fantasques, pour peu que l’on s’y abandonne, deviennent une danse aussi orale que physique. Elle s’infiltre dans ses mots et le langage prend la forme des longs bras de l’interprète.

Evoquant la nature, sublime mais souffrante, Jeanne Balibar semble même l’incarner. Sur le plateau dégarni, les nombreuses bouteilles dont elle s’abreuve pourraient représenter les rivières assoiffées et peut-être aussi le pays même dont elle se nourrit. Magicienne protectrice et fortifiante du paysage, bienveillante sorcière surveillant les dégradations de son fief grignoté par les constructions bétonnées ou les catastrophes naturelles, elle observe et dénombre les plantes.

Son amour pour Miss Coco, la chèvre blanche, est construit d’admiration inconditionnelle. Par le récit, l’animal prend vie. La comédienne va jusqu’à se mettre à nu dans une métamorphose radicale. Une toile monumentale (de Julie Polidoro) représentant la colline comme figée dans sa beauté se déploie et la scène devient Sicile. C’est le territoire de la Signora Rosa, personne âgée et image d’une sagesse immémoriale, celle qui prend soin par ses gestes persévérants. Dominant le tableau, l’actrice se glissera ensuite sous ce panorama, pour un galop dansé mêlant Miss Coco à Isadora Duncan. On s’aperçoit alors que le paysage peint a muté en un désert brûlant derrière lequel, ayant enfilé une tunique de bure, elle raconte encore tissant des liens entre Coco et Virginia Woolf dans une similaire « promenade au phare ». La narration s’accélère avec une charge dionysiaque lancée par un Pan-pan exacerbé, avant un tout dernier chapitre… à découvrir.
« Regarder et nommer un monde ravagé, croire possible de se relier aux formes de vie qui résistent au ravage, trouver, par-delà la sidération, une manière d’énumérer ce qui est, c’est le sujet d’En Sicile – une tentative de dire la séparation de l’humain et de la nature, et de la vivre, et d’essayer de la réduire, de régler autrement nos relations avec les puissances des lieux. » Eric Vautrin, dramaturge.
Ce sont presque deux heures de seule-en-scène, d’une Sicile ensoleillée et pourtant meurtrie. Un voyage mis en beauté par ce texte et l’incarnation solaire de Jeanne Balibar. Au début sceptique, je me suis laissée surprendre et embarquer par l’imagerie et les émotions soulevées par la mise en relief théâtrale de ce récit. ICI le lien vers l’itw de l’actrice et metteuse en scène pour la Radio Télévision Suisse.
« Ce texte est entièrement une poésie des rapports entre les êtres et les choses. Mais il porte en lui une insurrection et aussi un constat. » Jeanne Balibar, à propos du texte du spectacle ‘En Sicile’
