« Jour de Fête » Anne Rochat / Jean Rochat

Arsenic, Centre d’art scénique contemporain, du 1 au 4 octobre 2026

Performances : Maxime Gorbatchevsky, Bianca Milacic, Anne Rochat, Jean Rochat

Performeureusexs : Krisztina Abranyi, Sarah Anthony, Alexandra Dulière, Loona Dusser, Aline Fournier, Alex Ghandour, Aldo Prost, Eliya Rochat, Jessica Tamsin Allemann, Boginya Von Art, Youjin Coi

Cette oeuvre est une performance. La performance en direct permet de partager une expérience où le public est inclu. Ici, il n’a rien d’autre à faire que de s’imprégner de l’atmosphère de cette architecture habitée. Déambuler et observer. Nous sommes le 4 octobre, il ne vous resxte plus que ce soir pour assister à cet acte créatif impressionnant d’Anne Rochet et son frère Jean Rochat (site) à l’Arsenic, Lausanne.

Je décris ici ce que j’ai vu et ressenti, ne le lisez pas si vous y allez et voulez conserver votre propre vision.

L’architecture : une sorte d’îlot central, une plateforme composée de quatre cellules percées de hublots.

Les occupant.es : des personnes recouvertes d’argile blanche, constituant une peau reptilienne et luisante. certain.es gardent les yeux clos, d’autres non. Iels sont immobiles, debout, couché.es, assis.es., tel.les des statues.

Les cellules : 1- l’occupant, vêtu d’une chemise, jambes blanchies, est assis dans une sorte de bureau. il semble jouer aux échecs en ligne. Il est entouré d’ordinateurs aux écrans allumés. Sur une table, un aquarium. 2- Un large tuyau surplombe la cellule. Régulièrement, il déverse des objets divers (feuilles mortes, cordons, sacs, haabits, etc.) sur le sol. Le son de leurs chutes est bruyant. Personne n’occupe ce lieu en ce moment. 3- Une personne est suspendue tête en bas, harnachée par la taille. Elle est nue et recouverte de glaise. Le sol laqué la reflète. 4- Une personne en vêtement de ville griffonne rageusement sur les parois de cette cellule. On entend le bruit que produit la craie dont elle se sert. On ne sait pas ce qu’elle dessine.

Les caméras : tout est filmé sous différents angles. Plusieurs écrans entourent le panoptique. Nous pouvons voir les autres et les autres nous voient regarder.

Les visiteur.euses : on déambule, on observe, on s’arrête face à l’une des statues. Elles sont superbes, leurs poses rappellent de vraies statues antiques. Peu à peu, certaines se mettent à bouger légèrement, on saisit un regard, l’amorce d’un mouvement. On continue nos déplacements. Au passage suivant, on remarque que certaines se sont légèrement déplacées.

Au fil de nos va-et-vient, les cellules entament leur récit. L’homme dans le bureau plonge sa tête dans l’aquarium, il est en apnée et un écran en comptabilise la durée. Un homme est maintenant dans la cellule au tuyau déversant. Il protège son entrée avec de vieux parapluies. Il s’orne des cordes et courroies trouvées au sol. Il semble implorer le tuyau de lui offrir d’autres déchets. La femme suspendue s’est retournée, elle flotte maintenant debout à la verticale. Soudain, elle se cambre en arrière et forme un arc. La femme qui crayonne efface son travail à la main, puis recommence. On ne comprend ce qu’elle dessine qu’au bout d’un moment: ce sont des dizaines de visages, tous à peu près pareils. Elle est fébrile, obsédée par son labeur.

Les statues bougent lentement. La première tremble, bras le long du corps. Toujours sur son socle, elle paraît anxieuse et craintive. Une autre s’est levée, Elle porte un jeans me fixe et c’est impressionnant. Elle suit un passant des yeux et part à sa suite, au ralenti. Celui qui était en travers de la marche s’est levé et cherche le contact avec une autre statue. Iels s’effleurent et se séparent. Il semble le regretter et avance en regardant en arrière. Une statue sur un socle me scrute, tête penchée. Je suis très émue par ce regard tendre et triste. Les sculptures vivantes regardent comme nous par les hublots, passent le visage, un bras à l’intérieur, créant de nouvelles scènes pour les regardeur.euses.

J ‘ai donné des noms aux sculptures, à ces allégories. Emplie du départ de Catherine Ringer, j’ai même cru l’apercevoir. Elles sont nos miroirs, elles reflètent nos usages apathiques du monde. Mais les habitant.es des cellules, sont différent.es. Il y a le techno-scientifique qui décrypte jusqu’à quel point on peut retenir sa respiration, s’empêcher de respirer l’air du temps pour ensuite élaborer des stratégies. Il y a aussi l’artiste, celle qui tente de saisir le monde en le dessinant et n’est jamais satisfaite de son oeuvre (une jeune femme l’a serrée dans ses bras ce soir-là). Il y a le croyant, celui qui espère que ses besoins seront comblés par le ciel, le destin, Dieu ou la chance. Et surtout, il y a cet ange/démon, incarnant le choix entre le bien ou le mal. L’esprit sens dessus dessous, bouleversé et bouleversant, l’humain et son libre arbitre. Et cet arc du corps, cet entre-deux douloureux: avoir l’impression, l’illusion de pouvoir choisir sa vie, d’être libre, alors que les contraintes affluent et que nos valeurs se contrarient. Qu’est-ce qui est acceptable? Par qui? Pourquoi? Qu’en est-il du regard des autres?

Cette création formidable est une expérience à vivre absolument. Les ambiances sonores sont magistrales. L’architecture du panoptique est esthétiquement remarquable sans parler des performeur.euses époustouflant.es.

Pas de photo durant la performance. Quelques images instagram ICI sur la page de Patrick de Rahm, directeur de l’Arsenic

« Pensé comme une architecture de la surveillance, le panoptique permet à une personne placée au centre d’observer l’ensemble des détenuexs sans jamais être vue. Figure emblématique de l’intériorisation du contrôle, il sert ici de point de départ à une réflexion sur les mécanismes contemporains de la surveillance, du pouvoir et de la liberté. Dans ce dispositif, le statut du public demeure volontairement instable, fragile : qui regarde qui ? Qui observe, qui performe, qui surveille ? » (feuille de salle)

Ne craignons pas d’assister à des performances. A l’instar d’une nouvelle littéraire, la performance artistique est un récit court, souvent plus incisif qu’un livre, un film ou une pièce de théâtre. Dans le cas de ce « Jour de fête« , je la reçois comme une imagerie éloquente et philosophique de la condition humaine actuelle. (durée 1h)

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