« Qui a peur d’Hamlet? » de Magali Tosato § Ophélie

Photo François Graf

Au théâtre de Vidy, Lausanne du 9 au 17 novembre 2018

Avec Alain Borek, Claire Deutsch, Baptiste Gilliéron, Tamaïti Torlasco.

Si vous connaissez peu la pièce, il vaut mieux en lire un résumé avant! D’ailleurs, l’assistance est invitée à fermer les yeux et à se replonger préalablement dans l’évocation de ce texte. Pour faire court, Hamlet, prince du royaume du Danemark, apprend par le spectre de son père récemment décédé, qu’il a été assassiné par son frère Claudius, qui lui a succédé sur le trône. Lequel vient tout juste d’épouser la veuve, mère d’Hamlet. Ce dernier, rongé d’incertitudes, tourmenté jusqu’à la folie, va finir par vouloir se venger de son oncle.

C’est à un banquet royal que les spectateurs sont invités à participer. Une longue table recouverte d’une nappe blanche divise la salle. Des sièges d’apparat disposés de part et d’autre nous accueillent. Les quatre angles sont occupés par des contreforts de maçonnerie surélevés. L’ambiance est lourde, appuyée d’un angoissant tempo sonore. Quels sont ces limiers suspicieux habillés de gilets pare-balles, munis de torches électriques, qui rôdent et nous dévisagent? « Qu’avez-vous vu? Quelque chose à signaler? ».

Trois des comédiens, grâce à d’astucieux accessoires ( perruque, col ou veste), vont interpréter chacun deux personnages. Hamlet, en habit noir et culotte courte, demeurera lui-même, pourtant dédoublé par sa folie. La table et les contreforts sont utilisés en tant que scènes, la lumière dirigeant l’attention du spectateur. Des néons centraux, quelquefois clignotants, soulignent les passages dramatiques ou éclairent l’ensemble. La musique appuie le propos.

Photo François Graf

Mais qui est le meurtrier du roi du Danemark, père d’Hamlet? A bien y réfléchir, Claudius, oncle d’Hamlet et nouveau roi, est-il le seul à avoir un mobile? Faut-il croire Hamlet? N’a-t-il pas été le sujet d’une hallucination lorsqu’il rencontre le spectre de son père? Serait-il possible que le véritable assassin coure toujours? C’est la question posée à l’assistance, une occasion pour elle de prendre la parole. Les comédiens, tous quatre virtuoses, improvisent avec les interpellations du public et suggèrent même les thèses de certains critiques, comme celle de Pierre Bayard qui affirme que toute lecture de texte est subjective, et donc sujette à interprétation personnelle.

Avec humour et brio, la mise en scène mêle le texte de Shakespeare avec ceux de Bernard- Marie Koltès et d’Heiner Müller, tout en y instillant les propositions contemporaines des comédiens. La pantomime présentée par Hamlet pour confondre son oncle se change en projection réjouissante d’un film drolatique intitulé « The Mouse Trap ». L’Ophélie d’Heiner Müller laisse exploser sa rage avant de se laisser revêtir de la robe rose de la bonne fille Shakespearienne de son père. Hamlet se montre un psychopathe accompli. On s’interroge devant l’ambiguïté de Gertrude, mère écartelée entre la souffrance de son fils et son devoir de reine. Polonius, l’enquêteur, se démène avec ardeur pour démêler le vrai du faux de la folie d’Hamlet, puis se change en un malheureux mais farouche Laërte.

C’est donc un Hamlet à la portée de toutes et tous qui nous est proposé: une tragédie humaine séculaire empreinte de la nuance contemporaine qui nous en rapproche, tout cela saupoudré d’humour et de connivence avec l’assistance. Et une épatante scénographie.

Biographie (citation du théâtre): Née en 1988, Magali Tosato se forme en histoire et en littérature française à l’Université de Lausanne. Elle passe un an au Conservatoire de Genève avant de rejoindre la Haute école de théâtre Ernst Busch de Berlin où elle étudie la mise en scène. Durant cette période, elle met en scène notamment « La Mission » de Heiner Müller en 2013, « I love Italy and Italy loves me » en 2014. De retour à Lausanne, elle fonde la compagnie mikro-kit. Grâce à la Bourse de compagnonnage théâtral du Canton de Vaud et de la Ville de Lausanne et à l’accompagnement de Vidy pour la relève, elle a créé une mise en scène de « Hamlet » dans les salles de classe de la région, puis « Home-Made » en 2016 – interrogeant le lien des enfants à leur mère et à leur pays – et « Amour/Luxe » en 2017 sur l’amour dans le regard de la loi sur l’immigration. Elle a également été l’assistante de Stefan Kaegi pour la création de « Nachlass » à l’automne 2016.

John Everett Millais, « Ophelia », 1851-52.

« Le coquelicot sous la main droite d’Ophélie signifie la mort ; les marguerites, l’innocence ; les roses, la jeunesse ; les pensées, l’amour non partagé ; les fritillaires flottant au gré du courant en bas à droite sont le chagrin ; et les violettes autour du cou d’Ophélie représentent la fidélité. » Julia Thomas

Pauvre Ophélie, devenue mythique, presque toujours représentée en situation de mort imminente, flottant encore sur les eaux du rêve et de la mélancolie avant de sombrer dans leur profondeur. Ophélie, sans identité propre, à la merci des hommes et des circonstances, trouvant refuge dans la folie. Il n’est même pas clairement établi qu’elle ait choisi sa mort. Elle constitue une sorte de meccano du féminin, construit à partir d’éléments préfabriqués empêchant qu’elle se renouvelle de l’intérieur : agrégat d’archétypes et de clichés qui prennent au piège tout à la fois le signifié, le sujet féminin impuissant à s’autonomiser, et le signifiant mythique, à savoir l’espace idéologique et esthétique dans lequel il s’exprime.(Anne Cousseau)

Voir en cliquant Ophélie et ses différentes représentations.

Je suis Ophélie. Que la rivière n’a pas gardée. La femme à la corde la femme aux veines ouvertes la femme à l’overdose SUR LES LEVRES DE LA NEIGE la femme à la tête dans la cuisinière à gaz. Hier j’ai cessé de me tuer. Je suis seule avec mes seins, mes cuisses, mon ventre. Je démolis les instruments de ma captivité, la chaise la table, le lit. Je ravage le champ de bataille qui fut mon foyer. J’ouvre grand les portes que le vent puisse pénétrer et le cri du monde. Je casse la fenêtre. De mes mains sanglantes je déchire les photographies des hommes que j’ai aimés et qui ont usé de moi sur le lit sur la table sur la chaise sur le sol. Je mets le feu à ma prison. Je jette mes vêtements au feu. Je déterre de ma poitrine l’horloge qui fut mon cœur. Je vais dans la rue, vêtue de mon sang.

Heiner Müller, Hamlet-Machine

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