« Lettre au père » de Franz Kafka / Emilie Charriot

Théâtre de Vidy, Lausanne, du 28 octobre au 8 novembre 2026

« Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne ». Lettre au père, Frank Kafka.

Ce sont des cloisons de verre dépoli montées sur roulettes. Légèrement espacées les unes des autres, la comédienne (et metteuse en scène) Emilie Charriot va les pousser de quelques centimètres, ce qui formera deux ou trois cellules, un mot qui m’évoque (très librement) l’artiste Louise Bourgeois, elle qui a également subi l’autorité de son propre père.

Lorsque nous nous installons, la comédienne est à l’arrière du plateau. On la discerne à une table en train de se maquiller. Sur un fond de voix radiophoniques, celle de Jeanne Moreau en interview, est reconnaissable.

Un imposant fauteuil bergère rouge et une modeste chaise noire se font face, figurant tout à fait les objets domestiques personnifiés par le père et sa fille (son fils dans la lettre de Kafka). Belle scénographie signée Yves Godin.

Photos Lettre au père © Sébastien Agnetti

Emilie Charriot joue avec le symbole du père tout-puissant, ce fauteuil ressemblant à un trône. Elle déambule dans ses alentours, tout en discourant, ce que Kafka lui-même n’a jamais fait, s’étant contenté d’écrire sa lettre. Peut-être cela a-t-il suffi à apaiser certains des griefs noté dans son manuscrit? Jouer cette entrevue, qui plus est en tant que fille, replace cette forme de patriarcat dominant (pléonasme!) au centre de préoccupations actuelles toujours pertinentes. La violence du père de Kafka à son égard fut une tyrannie édifiée par des paroles ironiques et des malveillances. Néanmoins, son attitude à l’égard de son enfant relève de l’agression grave, même sans atteinte physique.

On ressent pourtant la déchirure, la plaie à vif, de l’enfant partagé entre un amour qu’il espère encore, malgré tout, de la part de son père et le besoin de lui exprimer sa souffrance ainsi que les blessures psychiques qui en ont résulté. La comédienne donne vie à ce texte, pourtant écrit il y a plus d’un siècle, lui accordant la sincérité absolue due à une oeuvre universelle et sans âge. Elle le dit d’ailleurs dans une diversité d’intonations, allant du ton posé à une voix outrée, traduisant des émotions que l’on sent qu’elle s’efforce de contenir.

« J’ai longtemps cherché une issue, jusqu’à ce que finalement me vienne l’idée que, si tu avais maintenant le temps
de lire pendant la cure, je pourrais t’écrire une lettre et y mettre tout au clair. Tout à la joie que cette idée me causait,
cent choses à écrire me sont aussitôt venues à l’esprit ainsi en outre qu’un système qui les rendrait parfaitement
convaincantes. Mais si le matin la joie causée par cette idée était toujours là et l’est encore aujourd’hui, la confiance
en ma capacité de la réaliser me manque, bien qu’en fin de compte il s’agisse de choses extrêmement simples. Je
commence donc cette lettre sans confiance en moi et uniquement dans l’espoir que tu m’aimes encore malgré tout,
Père, et que tu liras mieux que j’écris. »

Lettre 18-35, Journaux et lettres, Franz Kafka, Oeuvres compètes IV,
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.

A un moment, elle s’assied à califourchon sur la chaise, une posture qui signale une audace et une assurance nouvelle. A la fin, elle prendra même place dans le fauteuil rouge. Pourtant, le détresse de cet enfant devenu adulte perce au travers de ce texte. Kafka écrit qu’il espère que cette lettre va les apaiser et leur « rendre à tous deux la vie et la mort plus faciles ».

première page

A la fin de la lecture, elle retourne à sa table et se démaquille au son de la musique enregistrée de cette chanson si triste intitulée « Stewball ». Puis elle déplace à nouveau les cloisons, les espaçant, les dissociant, les ouvrant.

Lire le texte (pépiteslitteraires.fr)

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