Michael Armitage « La promesse du changement »

Palazzo Grassi, Venezia, du 29.03. 2026 au 10.01.2027

Les controverses autour des milliardaires retiennent notre attention. Malgré cela, malgré la mise en avant de certain.es artistes par François Pinault, au détriment d’autres, les expositions vues au Palazzo grassi, à la Punta della Dogana ou à la Bourse de Commerce de Paris sont parmi les plus importantes et intéressantes d’Europe. Cette industrie du luxe permet tout de même au public d’accéder à des oeuvres fortes. Le profit est une motivation, la passion en est une autre et cet homme, capable de se déguiser en manutentionnaire pour aller flairer les oeuvres importantes en avant-première des foires d’art contemporain, est atteint de l’addiction fiévreuse de la collectionnite aigüe. Il n’est pas exempt d’infractions fiscales qui ont été dénoncées et amendées. Pour plus d’informations voir ses biographies et wikipedia. Il n’empêche qu’il fait de sa collection une oeuvre à part entière, comme l’ont fait avant lui les ecclésiastiques, les princes et les rois utilisant des peintres de cour, puis au XIXe, certains banquiers, bourgeois et industriels. Au XXe siècle, des galeristes comme l’admirable Dina Vierny (modèle de Maillol et résistante) ou la collection Bergé/Saint-Laurent, et aux USA, les Guggenheim, dont Peggy, guidée par Marcel Duchamp, rassemble une collection prestigieuse d’art moderne.

Curfew (Likoni, March 27 2020), 2022

Michael Armitage (1984) est un peintre et dessinateur britannique kényan qui crée des images narratives sociales souvent teintées d’onirisme. L’oeuvre ci-dessus par exemple retrace un épisode lié à al pandémie du Covid-19 lorsque des personnes, n’ayant pas pu embarqué sur des ferrys, ont été frappées et aspergées de gaz lacrymogènes au port de Mombasa. Cependant, l’artiste laisse toujours une place à l’interprétation individuelle.

Une sélection de 45 peintures et des dessins préparatoires composent cette exposition. L’artiste peint à l’huile sur un tissu composé d’écorce (lubugo) provenant d’Ouganda ou encore de Sumatra, un choix qui le distancie de la toile traditionnelle des peintres occidentaux. Un support accidenté, rugosité, trous et raccommodages, qui participe à guider ses compositions picturales.

Il peint ci-dessous Conjestian Achieng, une championne de boxe Kényane surnommée mains de pierre, et souffrant de problèmes de santé mentale. Certains médias l’ont filmée de façon désobligeante. La pose fait référence au Pierrot de Watteau d’où la forme en bas à droite. Le fond est inspiré d’une église catholique bâtie par des européens. Que signifient ces deux « bonnes soeurs » dont une au visage déformé par un rictus affreux? Et ces deux babouins en position pour le moins ambigüe? Ce Pierrot est aussi nommé le Gilles, sobriquet pour qualifier d’idiot ou de bouffon, personnage dont on se moque.

Ci-dessous un groupe de tableaux consacré aux migrants et aux tragédies de leurs voyages désespérés. Traversant les étendues du désert du Sahara ou la mer Méditerranée, ces personnages sont évoqués avec une palette luxuriante, Armitage les illuminant d’un halo tels des astres vaporeux entre deux mondes. Des épisodes pathétiques et dangereux qui évoquent celui du passage entre la vie et la mort, commun à l’humanité tout entière.

Détail de Dandora

Ce tableau raconte Dandora, une immense décharge à ciel ouvert près de Nairobi où cohabitent humains et animaux parmi les ordures. Ci-dessous une photographie et un lien pour en savoir plus sur cet invraisemblable site dangereusement contaminé.

Dandora dumpsite (photo Sam Barker)

Warigia

Cette image m’a fait pensé à ce tableau de Andrew Wyeth, Christina’s World, cette femme empêchée par son handicap qui rampe dans l’herbe. Mais pas du tout. Ici Michael Armitage pointe la mythologie fondatrice du peuple des Kikuyu. Warigia est bien atteinte d’un mal qui l’empêche de marcher et elle dépasse sa faiblesse et surpasse ses soeurs par son courage et son talent d’archère.

Mydas, 2019

Est-ce mythe de ce roi qui a fait le voeux que tout ce qu’il touche se change en or, les effets négatifs d’un désir trop ardent? ce Mydas-là, le regard posé sur une pauvre femme et son enfant ne pourra pas dire qu’il ne savait pas. Il est douché avec du sang et surveillé de près par un fauve aux aguets.

L’oeuvre de Michael Armitage évoque l’actualité comme le mythe, nous dit la feuille de salle, les mouvements collectifs comme les destins individuels. Elle explore tous les récits qu’ils soient imaginaires ou réels en les entrelçant méticuleusement. Comme pour nous convaincre que tout est lié, l’esprit et la matière, le contenu et le contenant, les humains et les non-humains, l’illusion et la réalité.

Les silhouettes de flamants roses ne sont pas d’innocents oiseaux, elles se fondent avec d’autres formes humaines. Une référence aux enfants des rues qui sniffent des drogues leur procurant des hallucinations.

Le second tableau se réfère aux tortures du gouvernement qui n’hésitait pas à mette des serpents dans les cellules des prisons. On surplombe la scène d’où l’on voit le jeune et les bouts de chaussures des voyeurs qui le jugent.

Cette beauté rutilante décrit un paysage de la côte kényane. Un paradis terrestre devenu une enfer dans un écosystème ravagé. Le carré d’or troué de balles s’élève-t-il pour disparaître? Un babouin tente de le retenir…des oiseaux aux visages humains s’envolent… un mammifère s’étouffe… des créatures apparaissent ou disparaissent. Le monde matériel se confond avec le monde des esprits, les métaphores abondent.

2019

Je me doute que rien de ce qui est montré ici ne peut égaler le face à face avec ces mondes imaginés, ces récits multipliés dans un seul grand tableau mirage. Le lyrisme de cette oeuvre singulière touchera l’émotionnel ou passera à côté. il n’en reste pas moins que l’art surprenant de Michael Armitage est remarquable et qu’il transporte une vision, une perception inhabituelle et riche de la vie. Cliquez sur l’image pour la voir en plus grand!

J’avoue que les sobres études de dessins à l’aquarelle m’ont parues fort reposantes après ce déluge de couleurs soutenu par de multiples récits implicites. On remarque ici le talent de dessinateur de l’artiste au-delà de sa palette de couleurs.

Une exposition d’oeuvres multimédia de l’artiste Amar Kanwar a lieu simultanément au Pallazzo Grassi. J’ai trouvé que cette citation convenait parfaitement à cette dernière image de Michael Armitage.

Institut d’art contemporain de Nairobi (NCAI) – Nairobi, Kenya

Créée en 2020 et ouverte au public en janvier 2022, la NCAI a été fondée par l’artiste kényano-britannique reconnu à l’échelle internationale Michael Armitage avec le soutien d’une équipe dédiée.Opérant à partir du centre commercial Rosslyn Riviera avec entrée gratuite, la NCAI sert de plaque tournante et de ressource pour la communauté artistique d’Afrique de l’Est par le biais d’expositions, de développement d’archives artistiques en Afrique de l’Est, de programmes publics étendus (talks, ateliers, colloques), de programmation éducative multidisciplinaire et de résidences. (Site de la NCAI)

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