Elsa § Fontaine… what’s the fuck?

J’ai découvert l’histoire de l’art au travers de celle des femmes artistes; le travail de mise en lumière des Guerillas girls est pour moi d’une importance majeure; les femmes dans l’art ont subi un clivage monumental, en premier lieu en raison de leur impossibilité d’accès aux études artistiques. Ceci dit, l’oeuvre sibylline de Marcel Duichamp et ses multiples interprétations me passionne. Il me semble nécessaire de revenir sur la controverse de l’urinoir (Fontaine) attribué, à tort ou à raison, à Marcel Duchamp.

View of “First Annual Exhibition of the Society of Independent Artists,” 1917, Grand Central Palace, New York. 1200 artistes/2125 oeuvres. Photo: Arensberg Archives/ Philadelphia Museum of Art Archives.

Les faits:

Le 10 avril 1917, s’ouvre à New York la première exposition des artistes indépendants au Grand Central Palace. L’association faîtière rassemble une partie du milieu artistique new-yorkais opposée aux visions passéistes de l’art. Sa raison d’être s’inspire de la société des artistes indépendants de Paris : ouverte à tous, « Ni jury, ni prix », les participants doivent seulement s’acquitter d’une cotisation (5 dollars) et d’un droit d’entrée (1 Dollar). Quatre ans plus tôt, en 1913, « Le nu descendant l’escalier » de Marcel Duchamp a ébranlé le monde de l’art américain lors de l’Armory Show et l’a rendu célèbre aux USA (mais pas du tout en Europe). Arrivé à NYC seulement le 15 juin 1915, il est nommé responsable du comité d’accrochage de l’exposition. Il propose de le faire dans un esprit démocratique par ordre alphabétique des noms d’auteur.ice.s (oui, des femmes y participent, dont Beatrice Wood, amie intime de Duchamp).

Beatrice Wood, « un peu d’eau dans du savon », 1917 (véritable savon)

A l’occasion du vernissage, Beatrice, Marcel et leur pote Henri-Pierre Roché font paraître un petit journal intitulé  « The Blind Man« .

Marcel Duchamp avait annoncé sa participation avec une oeuvre intitulée « Tulip Hysteria Co-ordinating ». Celle-ci n’a jamais vu le jour et ce titre n’a pas d’objet. Une belle appellation codée pour une tulipe en porcelaine blanche?

Au lendemain du vernissage, Duchamp envoie une lettre à sa soeur Suzanne stipulant qu’une de ses amies, sous le pseudo masculin d’R.Mutt, a envoyé une pissotière comme sculpture à l’exposition. Cette lettre n’est découverte qu’en 1982.

Ce que l’on croit savoir :

Quelques jours plus tôt, Marcel Duchamp, accompagné de Joseph Stella et Walter Arensberg (homme de lettres, collectionneur et mécène), achète un urinoir en porcelaine dans une plomberie (J.L.Mott Iron Works) de la 118e Rue. Chez lui, il le signe R.Mutt. (c’est MD qui raconte cela à Arturo Schwarz, mais bien plus tard)

L’Atelier de Duchamp, 33 W 67th street, New York, 1917-1918. Photo anonyme. Cet urinoir suspendu est-il une incrustation photographique?

Au nom de ce R.Mutt, il fait ensuite parvenir l’objet au Grand Central Palace avec les 6 dollars et une adresse fictive à Philadelphie. Par quel.le intermédiaire? Mystère…

L’objet, malgré les principes d’ouverture de l’organisation, n’est pas exposé mais relégué dans un coin obscur. Il disparait ensuite. Un jury a malgré tout été consulté et a décrété l’urinoir vulgaire, décrédibilisant l’art. Et après…? a-t-il été cassé comme il a été dit? Caché? Remplacé? A-t-il seulement existé?

Au début des années cinquante, des galeristes munis d’urinoirs demandent à Duchamp sa signature.

 

Les possibilités :

°Louise Norton (1890-1989) est une femme de lettre, qui dirige la revue d’avant-garde, Rogue (Voyou). En 1922, elle épousera le compositeur Edgar Varèse en secondes noces. Sa revue publie Gertrude Stein, Djuna Barnes, Clara Tice et la poète-peintre Mina Loy, autrice d’un Feminist Manifesto en 1914. 

Sur une étiquette attachée à l’urinoir, l’adresse d’expéditrice est celle de Louise (110 West 88th Street ). On peut la déchiffrer sur la photo prise par Stieglitz dans la vitrine de la galerie 291.

C’est Louise Norton qui a surnommé l’urinoir “Buddha of the Bathroom” (The Blind Man, no 2). Elle n’a cependant jamais revendiqué la maternité de l’urinoir.

Derrière l’urinoir est exposé un tableau de Marsden Hartley intitulé « The Warriors » (les combattants). Les oeuvres de ce peintre était effectivement exposées dans la galerie 291 de Stieglitz. En avril, les États-Unis ont déclaré la guerre à l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman.

L’article « Buddha of the bathroom », signé Louise Norton, précédé de « The Richard Mutt Case »,non signé, dans la revue THe Blind Man No2

« He took an ordinary article of life, placed it so that its useful significance disappeared under the new title and point of view – created a new thought for that object. »

Charles Demuth, écrit à un journaliste pour lui signaler qu’un objet n’a pas été exposé, renseignement peut être pris chez: « Please phone Marcel Duchamp, 4225 Columbus, or Richard Mutt, 9255 Schuyler33″. Le numéro de R.Mutt est celui de Louise. L’article est publié dans le New York Herald le 14 avril 1917, mais le journaliste n’a, semble-t-il, jamais pris contact.

For Richard Mutt

One must say every thing, –then no one will know. –To know nothing is to say – a great deal. (poème de Charles Demuth dans Blind Man No2)

Dans une lettre datée du 5 mai et publiée dans la revue Rongwrong, Duchamp (qui signe « Marcel Douxami, New Brunswick ») salue Louise Norton : « L’exquise psychologue Louise Norton, au grand chapeau, qui, à propos de pissotière […] peut seule résoudre ce problème : elle appellera probablement pour ce faire Bergson à la rescousse. » (« Le Rire » ? Henri Bergson, 1900)

Traduction française ICI, page 69 issue d’un texte de Michel Laverdière.

°Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927) est une femme hors-normes. Après deux mariages, elle débarque à New York et épouse le baron en 1913 (qui se suicide en 1919). Artiste, elle écrit des poèmes, se déguise de façon extravagante, revendique sa bisexualité, se rase les cheveux et n’aime rien tant que la provocation. Punk avant l’heure, quoi. Elle ne se limite pas aux médias des artistes traditionnels comme la peinture et la sculpture. Elsa fait de sa vie à New York une oeuvre Dada, alors que ce mouvement a pris naissance en Suisse en 1916. (Sur Elsa, cliquer)

En 1915, elle récupère toutes sortes d’objets et leur donne un titre. En 1917, elle réalise avec le peintre et photographe Morton Schamberg, une sculpture intitulée God, un tuyau de plomb sur une boîte à onglet. Cette sculpture, comme l’original de l’urinoir, a disparu, il n’en reste que la photo.

Les similitudes de plomberie entre « Fontaine » et « God » peuvent sembler troublantes. Impossible d’être certain.e de leur auteur ou autrice. Mais Fontaine est un readymade, un objet tout-fait, tandis que God un assemblage.  L’air du temps de ce New York Dada (mouvement nommé en 1916) des années vingt est peut-être le pivot commun de ces créations ou c’est l’Histoire de l’art qui a masculinisé une fois de plus une création d’origine féminine. Alors le « Portrait de Marcel Duchamp » et ses plumes de paon? Oiseau rare ou mâle vaniteux?

Elsa von Freytag-Loringhoven, « Oublié comme ce parapluie Suis-je par toi – Infidèle Bernice ! », 1924

Elle écrit : Duchamp « est venu dans ce pays – protégé – porté par la gloire – pour utiliser ses appareils sanitaires – le confort mécanique ». C’est le patriarcat

Quoiqu’il en soit, Elsa développe une obsession pour Duchamp qui reste insensible à ses avances. Son poème Graveyard Surrounding Nunnery (1921) commence par “When I was/ Young—foolish—/ I loved Marcel Dushit”.

Elle retourne en Allemagne en 1923. Toujours tirant le diable par la queue, vivotant misérablement, internée épisodiquement. Puis s’installe à Paris où elle meurt dans le dénuement en 1927.

°Les mots de Marcel Duchamp:

En 1912, durant l’exposition de la Locomotion aérienne au Grand Palais, Fernand Léger rapporte que Duchamp a dit à Brancusi : « La peinture, c’est fini ; qui peut faire mieux que cette hélice? »

En 1913, MD crée la Roue de bicyclette dans son atelier parce qu’il aime la voir tourner. Elle disparait ensuite. Réplique en 1916, considérée comme le premier Ready Made.

Dès 1914, Duchamp s’intéresse aux « matrices d’Éros » que sont les Neuf Moules Mâlic. Fountain, en tant qu’œuvre fondatrice, est la symbolisation d’une force vitale : une matrice de porcelaine.

En 1914, MD note pour sa Boîte de 1914: «  « On n’a que : pour femelle la pissotière et on en vit. ». Ou comment un ustensile de toilette tourne en Madone de salle de bain?

En 1917, après l’expo des indépendants, le 5 mai, un deuxième numéro du Blind man est publié et distribué à la main. Un article intitulé « The Richard Mutt Case » évoque l’urinoir: « The only works of art America has given are her plumbing and her bridges.» Man Ray et Duchamp ont retrouvé l’urinoir derrière une cloison. Ils sont alors considérés comme les auteurs du « canular ».

En 1918, Marcel duchamp peint crée sa dernière peinture pour Katherine Dreier, une commande. Il l’intitule TU M’, un Mutt à l’envers de ToTor (surnom de MD)?

En 1941, MD termine sa première Boîte-en-valise. On y voit entre autre une miniature de l’urinoir et la photo de l’atelier de Duchamp avec cet urinoir (différent de l’original photographié par Stieglitz) mystérieusement suspendu. L’artiste est un fantôme qui s’efface et la photo est une superposition de négatifs.

En 1950, Duchamp accepte de signer un urinoir acheté par Sidney Janis. Première réplique, deuxième version de Fontaine.

En 1964, MD déclare que l’urinoir était une provocation destinée à mesurer l’ouverture d’esprit du milieu de l’art. Précédemment, il utilisait le readymade comme signifiant une « liberté d’indifférence », il voulait déplacer l’attention du regardeur vers l’interprétation mentale de l’oeuvre plutôt que sur l’appréciation du talent technique de l’artiste. La seule définition du readymade provient de André Breton et Paul Eluard dans le dictionnaire abrégé du surréalisme.

En 1967, MD affirme que Walter Arensberg a acheté l’urinoir et l’a aussitôt perdu. Il dit aussi que les readymade ont été ignorés durant trente ans et qu’ils le seront bientôt à nouveau.

°Beatrice Wood demande à Stieglitz d’immortaliser l’objet en le photographiant. Celui-ci prend grand soin de cette photo et produit un effet de voile d’où son autre surnom de Madone de la salle de bain. Il ne connait pas l’auteur de l’oeuvre et dit avoir été mandaté par des collaborateurs de la revue  Blind Man. «There was a row at the Independent – a young woman (probably at Duchamp’s instigation) sent a large porcelain urinal on a pedestal to the Independents. » écrit Stieglitz à Georgia O’Keefe.

L’encart dans The Blind Man 2 intitulé « The Richard Mutt’s Case » a probablement été coécrit par Beatrice Wood, Henri-Pierre Roché et Marcel Duchamp.

Elle sera surnommée plus tard Mama of Dada.

Beatrice Wood, Career Women, 1990

Beatrice Wood dit avoir surpris une conversation animée entre Arensberg et Bellows sur l’objet sanitaire/artistique deux jours avant l’ouverture de l’exposition (cf. « Marcel Duchamp » par Bernard Marcadé, p.176)

°L’inexistence : Il serait même possible que toute cette histoire soit une légende! Ce ne serait pas si étonnant de la part de Marcel Duchamp qui adore prêter de multiples sens à l’entier de son oeuvre.

Je cite ici un élément de l’article, source de la plupart de ces renseignements, « Les nouvelles fables de Fountain«  de Michael LaChance avec des annotations d’André Gervais:

Fountain, en effet, peut cristalliser un désespoir devant la guerre, l’incertitude à l’aube de la révolution russe, une crainte, mais aussi une exaltation devant le changement, un dédain envers l’avant-garde, un mépris d’une société qui idolâtre les besoins primaires pour les sublimer.(cliquer pour lire l’article)

MD déclare lui-même que l’oeuvre n’a pas été refusée, mais simplement supprimée. Il démissionne du comité ainsi que Walter Arensberg. « Ce n’était pas du tout indécent, aucune raison de la refuser».

°Le clan des copines coquines : Louise Norton (maîtresse de MD), Beatrice Wood (maîtresse de Roché), Mina Loy (« L’art est une blague divine ») ou seulement Elsa, créative excentrique? Comment se fait-il que personne dans le jury n’ait relevé le nom sur l’étiquette? Ou bien a-t-elle été attachée après? Ou bien n’est-ce que l’adresse de livraison?

°Rhonda Shearer, qui a travaillé sur les objets impossibles de Duchamp, pense que la photo de Fountain est un montage, un photo-made. (« Marcel Duchamp’s Impossible Bed and Other “Not” Readymade Objects »)

Un nouveau cartel dans les musées? « Une réplique, appropriée par Marcel Duchamp (1887-1968), d’un original présenté à la Société des artistes indépendants de New York en avril 1917. »

Ce qui est certain c’est que cet urinoir n’aurait pas été aussi célèbre s’il n’avait pas été le sujet de ces modernes controverses. En 1917, très peu de personnes l’ont vu. La photo de Stieglitz est le seul marquage visuel de cet original. Personne n’a retrouvé d’urinoir identique à la photo. Une différence inframince (!) a-t-elle été truquée sur la photo? Ne serait-ce que l’IDEE de l’urinoir que duchamp voulait induire pour la postérité? L’énigme autour de Fountain est fascinante. Elle reflète la mouvance d’une époque et cristallise un saut dans l’histoire de l’art. Quand on étudie l’oeuvre de Marcel Duchamp, cet objet d’art (c’en est une, incontestablement) est une création qui est pile dans son esprit. Peut-être pourrions-nous aussi le dire d’Elsa. Peut-être qu’un groupe de femmes féministes et farceuses y est pour quelque chose… Ou un groupe mixte ou un groupe d’hommes. Au vu de tout ce que j’ai lu sur l’oeuvre et les notes de MD, que ce soit lui ou d’autres m’importe peu. Fountain est plus qu’un objet, c’est une idée, l’exemple fondamental de l’interaction entre l’artiste, l’oeuvre et le public. Elle fait totalement partie du tout.

Stefan Banz, autre spécialiste de MD, affirme dans son livre « Marcel Duchamp: Richard Mutt’s Fountain » qu’il n’y a aucun doute sur le rôle de Duchamp lors de cet évènement.

J’invite les personnes intéressées à lire le document de Michaël LaChance, essayiste et poète, professeur titulaire de théorie esthétique à l’Université du Québec à Chicoutimi, ouvrage enrichi des notes d’André Gervais, spécialiste de Marcel Duchamp.

La Chance, M. (2017). « Les Nouvelles Fables de Fountain » 1917-2017. Inter,(127),1–74

Quatrième de couverture du livre de Michael LaChance, « Les Nouvelles Fables de Fountain. Cliquer pour lire le pdf.

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