Théâtre du Jorat, Mézières, 28 et 29 août 2026
Le dilemme, le choix rendu cornélien (relatif à l’oeuvre de Pierre Corneille). Quelle que soit l’option choisie, les conséquences seront problématiques, négatives ou même dramatiques. C’est le thème du Cid, cette pièce (1636) qui met en scène l’amour entre Rodrigue et Chimène. Le père de Rodrigue lui enjoint de venger son propre honneur (Il a reçu un soufflet) en tuant en duel le père de Chimène. Celle-ci n’épousera donc jamais l’assassin de son père: « (…)Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme Ou de vivre en infâme ». Chimène elle aussi se trouvee au devant d’un dilemme: l’homme qu’elle aime, en tuant son père, sectionne ses sentiments: « Ma passion s’oppose à mon ressentiment ». C’est pourtant également son honneur qu’elle finit par choisir: « Il y va de ma gloire, il faut que je me venge ». Et je vois, que face aux diktats sociaux, le sentiment est vain. La scène IV déploie leurs arguments avec brio.
TEXTE: https://libretheatre.fr/wp-content/uploads/2016/04/le_cid_corneille_LT.pdf
Cela semble de nos jours bien superflu…Pourtant l’honneur est une valeur qui a compté et compte encore pour quelques-uns (au masculin plutôt, dirais-je, je viens de voir le film « l’Odyssée »). Selon moi, le dilemme le plus déchirant est celui de Sophie dans le roman de William Styron.
La pièce de Jean Bellorini est une variation qui rend le texte, composé en alexandrins, peut-être plus compréhensible. En effet, les vers sont conservés, mais l’action est décrite en prose libre, des annonces intelligibles. Telle une rêverie mêlant théâtre classique et contemporain, la pièce devient ludique malgré le drame qui s’y joue. Les quatre acteurices se produisent chacun avec un solo musical chanté. La scénographie est originale, jouant avec une structure gonflable, contractile à souhait. Sur sa hauteur, les personnages cherchent perpétuellement leur équilibre, mais sont aussi comme projetés par son élasticité. Des objets évoquant l’enfance, comme un cheval à bascule, une maquette de voilier, une façon poétique de replacer cette pièce célèbre à portée du public. De même, la projection de la navigation du vaisseau sur la bordure gonflable rend le récit vivant. En revanche, je n’ai pas compris pourquoi cette statue de vierge à l’enfant…
Le patriarcat y est (déjà) mis à l’index : « Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères! » . En effet, les trois jeunes amoureux sont régis par le carcan instauré par leurs pères. L’infante par son rang, sa noblesse; Rodrigue par l’humiliation reçue par son père; Chimène le meurtre de son père dû à son impétuosité ou sa vanité.
Les vers les plus connus réjouissent et certains sont scandés par un public réuni par le théâtre et valorisé:
Le Cid joué par François Deblock ne s’économise pas, vaillant et même bondissant dans son collant jaune canari, il convainc par une énergie aussi orale que physique. Chimène (Cindy Almeida de Brito), désespérée, démontre autant de rage que de chagrin. Karill Elgrichi incarne l’Infante, liée par son amour secret et impossible pour Rodrigue, elle reste digne et consciente de son rang, une injonction sociale de plus à entretenir… Les pères, Don Diègue et le Comte, ainsi que la suivante Léonor, sont interprétés par Federico Vanni, tour à tour drôle et pétillant, ou sévère et intransigeant. Un genre théâtral (Jean Bellorini est directeur du TNP et prochainement directeur du Théâtre de Carouge) accessible, qui extrait l’essence de la pièce mythique de Corneille en lui offrant une nouvelle popularité joyeuse et joueuse.
Au final un moment aussi culturel et philosophique que divertissant pour débuter cette saison théâtrale 2026-2027 avec plaisir !

