« Das Weinen (Das Wähnen) » Christoph Marthaler

Les 15 et 16 janvier 2022, au Théâtre du Passage, Neuchâtel

Avec Liliana Benini, Magne Håvard Brekke, Olivia Grigolli, Elisa Plüss, Nikola Weisse, Susanne-Marie Wrage

Un tour à la pharmacie, ça vous tente? Mais sans test sérologique pour une fois, et cette pharmacie-là est née d’une rencontre entre deux grands artistes suisses.

Genèse : À la fin des années 1980, l’artiste Dieter Roth offre une de ses œuvres littéraires, intitulée Das Weinen. Das Wähnen (Tränenmeer 4) (Pleurer. Imaginer [Mer de larmes 4]), au jeune musicien suisse qu’était à l’époque Christoph Marthaler.

(Plus sur Dieter Roth ICI)

La pièce est en allemand surtitré français. Et le texte de Dieter Roth est follement foisonnant! Si la globalité du sens échappe au francophone, la redondance des sons évoque une mélodie, une comptine et quelquefois une machinerie logorrhéique!

Photo Gina Folly

L’intérieur d’une pharmacie impeccablement ordonnée, avec ses rayons garnis de boîtes de médicaments et son comptoir de réception. Cinq pharmaciennes en blouses blanches évoluent dans cet univers hygiéniquement irréprochable. Leur langue est faite de chants choraux et de dialogues abscons qui résonnent comme des mélopées. Coup de chapeau à leur mémoire, leur diction impeccable, la coordination de leurs chorégraphies et la beauté comme la justesse de leurs chants. D’ailleurs, sont-elles bien réelles ces modèles d’exactitude?

Quelques-uns des thèmes abordés dont le développement peut être énoncé en supprimant certains sons, en italien, répétés plusieurs fois, sur d’autres tons :

Les effets secondaires qui vous sont prescrits -Cours d’acclimatation à la lecture sans regret – les personnes corpulentes sont faites de deux corps – les animaux n’ont pas de métier – imaginez que vous êtes à l’intérieur d’un oeuf – un son qui s’appelle soso – servir de piédestal c’est se rabaisser – aïe aïe la souffrance ça fait mal – take a thing and put it on the two things – de l’eau dans l’oeil – mon phylactère va exploser – les bords humides de mon grand orifice supérieur – oui? non? pourquoi pas ça là? – les principes masculins et féminins ne sont pas toujours unis dans une ou deux personnes – les yeux ont tellement louché qu’ils ont tordus l’horizon – l’horizon est une ligne, non, c’est un mot – je jure que je veillerai sur ma pharmacie…

Un client s’introduit de temps à autre dans ce sanctuaire du soin: il est immédiatement déplacé (à pleines mains) par l’une des tenancières du lieu. D’ailleurs la balance indique que son poids est égal à 0 kg. Il réapparaitra recroquevillé sous un servir-boy ou utilisé comme partenaire de danse. Il grogne, est anglophone ou incompréhensible. Hilarant, donc!

Photo Gina Folly

« Seul celui qui n’a pas rongé la cuisse du lapin de Pâques peut croire au Père Noël »

… Et seul celui qui n’a pas déraillé sera exempté d’humanité. Mais Christoph Marthaler a tout prévu: la mécanique se grippera, l’humaine nature sera révélée. Trinquons!

Une pédicure mycosée, le Lacrimosa de Mozart, Crying in the Rain des Everly Brothers, une fontaine à eau récalcitrante, les clics des stylos, des notices de médicaments démesurées et contradictoires, des tabourets transformés en piédestaux, le nettoyage général des lunettes, des tissus pied-de-poule, des 33 tours, un violon discordant, la trempette des sachets de thé, des chants mélancoliques, des chorégraphies subtiles et acrobatiques…¨

« On joue la mauvaise fin de la vraie pièce, ok? »

…une fin irrésistible, l’apocalypse des boîtes de médicaments et ce Messie en toge portant la croix, la verte, celle qui clignote…

Les lamentations ne sont plus de mise, l’absurdité  de l’existence est absoute par le rire.

«Schreitend über die Wellen, oder versinkend in den Wellen, welche man ‹Das Leben› nennt»(Enjamber les vagues, ou s’enfoncer dans les vagues, qu’on appelle ‘la Vie’)

 


Si l’écriture Neo-dada de Dieter Roth était « un effet secondaire de tout ce qu’il vivait et faisait », le choix d’une pharmacie par Christoph Marthaler, endroit consacré aux soins des maux, est totalement approprié. Et la boutique de pharmacie se doit d’être aussi proprement stérilisée que l’oeuvre de Dieter Roth ne l’est pas! Le contraste entre l’extravagance du texte et la froideur du lieu ajoute au comique de la situation. De plus, l’étalage de boîtes de médicaments fait écho au collectionneur et archiviste que fut l’artiste Dieter Roth puisque lui-même a collecté et classé…. des consommables !

Dieter Roth, Facher Abfall (623 classeurs sur 5 étagères dans 7 armoires),1975–1976/1992

 

 

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