« Grief & Beauty » Milo Rau

Du 13 au 16 janvier 2022, Théâtre de Vidy, Hors-les-murs Octogone de Pully.

Avec Arne de Tremerie, Anne Deylgat, Princess Isatu Hassan Bangura, Staf Smans, Johanna B. (dans la vidéo). Violoncelle en direct: Clémence Clarysse

Suite à la première partie de sa trilogie sur la vie privée, « Familie », Milo Rau met en scène quatre personnes qui accompagnent une femme ayant décidé son euthanasie. L’expérience de chacun d’eux détermine le texte de la pièce.


Le plateau représente un appartement composé d’une salle de bain, d’une chambre avec lit médicalisé et d’une cuisine. Un grand écran le surplombe, affichant dès notre entrée, le sourire flottant et le regard  serein d’une belle femme âgée, Johanna. Durant la vingtaine de minutes précédant le spectacle, elle semble regarder le public s’installer avec bienveillance tandis que le balancier d’une pendule marque le temps.


En préalable, la jeune fille évoque le souhait de Johanna: montrer la mort et en parler. Elle-même racontera son parcours de vie, marqué par les séparations, l’immigration et la dépression. Malgré les épreuves subies qu’elle dévoile, elle est solaire et paisible.


Le jeune homme se souvient lui aussi. Il a joué « Le Petit Prince » vers huit ans. A la demande du vieil homme, il rejoue la mort de l’enfant mordu par le serpent. Son vécu, qu’il retracera par bribes, est lui aussi douloureux. Il est sympathique, souvent drôle et chaleureux.

La dame est proche des animaux et de la Nature. Elle a découvert un site web où l’on peut suivre la vie nocturne de loups. Leurs hurlements semblent tristes, ils ne font pourtant que communiquer entre eux. Sa vie a elle aussi essuyé des revers affectifs. Elle énumère des noms d’oiseaux, elle les danse, jusqu’à celui définitivement disparu.


Ils prennent soin du vieil homme, le lavent, l’installent confortablement dans le lit. Il a eu une vie très active qu’il dévoile lui aussi peu à peu. Il parle des sensations qu’il a éprouvées, réminiscences d’odeurs, de goûts, de sons, ainsi que des épisodes de beauté et de chagrins.

C’est à un rituel que l’on assiste, celui qui procède de l’accompagnement au mourant, celui qui nous est devenu inconnu depuis que la mort ne nous apparaît plus que dans la violence de l’actualité médiatisée ou des films de fiction. Il fut un temps où l’Humain  pratiquait ce rituel primordial. Il fut un temps où l’Humain vivait proche de la mort.


Le vieil homme est maintenant dans le lit, entouré des siens. Ils ont bu du champagne. La jeune fille lui demande s’il est prêt.


« On peut être triste…mais pas de drame » a dit Johanna.


A l’écran, Johanna, couchée elle aussi, répond qu’elle est prête, qu’elle a du sommeil a rattraper, qu’il n’y a rien d’embêtant, elle a toujours voulu partir en souriant.

Clémence (quel prénom de circonstance!), de son instrument, accompagne le chant du jeune homme. « Souviens-toi de moi, mais oublie mon sort ». Ce sont les « Lamentations de Didon » de Purcell, un morceau apprécié par Johanna.


Par un simple mais impressionnant procédé, la scénographie nous montre la lumière au bout du fameux tunnel. Comparée au trou noir du cosmos, on pourrait croire que tout y  disparaît. C’est pourtant l’inverse, il s’y accumule une grande quantité de matière. Une sorte d’archive originelle?


La musique, omniprésente, termine la pièce dans la joie et la danse, célébrant la vie. Comme un hommage à Johanna: partir avec le sourire…

« Grief & Beauty tente donc, je pense, d’établir un lien entre différentes formes de disparition et deuil : la disparition des espèces animales, des milieux de vie, des langues, des mémoire et existence individuelles. Tout ça dans des histoires concrètes qu’on a vécues et qu’on s’est racontées pendant les recherches et les répétitions. » Milo Rau

Ce théâtre de la Vie, qui tente de penser ensemble ce qui a lieu d’ordinaire dans la solitude, est un acte salutaire. Ce n’est pas tant d’euthanasie que parle cette pièce, mais de mémoire, de sentiment, de tout ce qui orne une vie, les pertes et les rencontres, les joies et les peines, et surtout la beauté du partage.

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