
Née à Paris en décembre 1911, Louise Bourgeois est issue d’une famille aisée, propriétaire, du côté de sa mère, d’un atelier de restauration de tapisseries anciennes, à Choisy-le-Roi, où travaillaient environ 25 ouvrières. Un artisanat féminin de réparation auquel Louise collabore dès l’âge de 11 ans. Son père, cruel et humiliant envers sa femme et ses enfants, engage sa maîtresse comme gouvernante. Louise Bourgeois ne cessera d’évoquer les thèmes marquants de son enfance à travers son oeuvre. Elle tient d’ailleurs un journal dès l’âge de 12 ans, une activité qu’elle n’abandonnera jamais, le prolongement ou la source de son oeuvre plastique.



Après son BAC, Louise Bourgeois étudie les mathématiques et la géométrie à la Sorbonne, puis intègre différentes écoles d’art parisiennes. Elle déménage à New York après son mariage avec Robert Goldwater. Professeur d’histoire de l’art et directeur du musée d’art primitif de NY, Robert est connu pour ses travaux sur l’art africain et l’art moderne. En Amérique, Louise poursuit ses études à l’Art Students League et s’intéresse au surréalisme dans son approche de la psychanalyse, du rêve et de la sexualité féminine. Elle observe, mais ne se laisse pas enfermer par les différents mouvements artistiques émergents.

Les anxiétés de Louise la poursuivent: Angoisse de ne pouvoir avoir d’enfant, puis angoisse de ne pas être une bonne mère. Le couple commence par adopter un enfant, avant que Louise ne mette au monde un garçon prématuré, suivi d’un autre qui naît après-terme, thème de l’oeuvre « The reticent child ».
A la mort de son père en 1951, elle entame une psychanalyse qui dure plus de trente ans.
Sa première exposition individuelle a lieu en 1945 à la Bertha Schaefer Gallery de New York avec, entre autres, la collaboration de Marcel Duchamp.

Ce n’est que dans les années 70 que sa carrière prend un essor considérable avec les sculptures-installations qu’elle réalise avec divers matériaux : tissus, latex, meubles, verre, etc. Elle joue de ses ambivalences en utilisant des matières molles et dures, fragiles ou solides, froides ou chaudes, douces ou piquantes… rappelant les émotions contradictoires de l’enfant devant la soumission maternelle et l’adultère paternel. Son travail novateur sur les non-dits ouvre alors un passage aux femmes artistes.
Louise Bourgeois, « Passage Dangereux », 1997 (détail) Métal, bois, tapisserie, caoutchouc, marbre, acier, verre, bronze, os, lin et miroirs. 264,2 x 355,6 x 876,3 cm Collection particulière, courtoisie de Hauser & Wirth Photo : Maximilian Geuter© The Easton Foundation / VEGAP, Madrid
Après le décès de son mari, elle s’installe en 1980 dans un nouvel atelier à Brooklyn et s’entoure d’assistants. La première rétrospective de son oeuvre, la première consacrée à une femme au MoMA, a lieu en 1982.
Le musée Guggenheim Bilbao vient de présenter l’exposition intitulée « Structures de l’existence ». Les cellules, datant des années 80, est une série monumentale nourrie par la mémoire du parcours de vie de l’artiste. Son oeuvre est autobiographique, c’est un moyen d’exploration intérieure. « Art is memory », dit-elle. Se souvenir et oublier, se raconter pour oublier?

La « Tanière articulée » est considérée comme sa première cellule. Elle possède deux issues, dont une pour s’échapper : « Sinon, ce ne serait pas une tanière. Une tanière n’est pas un piège ». C’est un refuge, un endroit sensé protéger, muni d’un tabouret et d’objets noirs et oblongs suspendus.

La cellule, terme que Louise Bourgeois utilise dès 1991, peut signifier l’enfermement, la prison. Elle peut aussi être biologique, la plus petite parcelle d’un organisme vivant. Ou la cellule familiale? Elle en a créé une soixantaine qui représentent les différentes formes que peut prendre la douleur : physique, émotionnelle, psychologique, mentale et intellectuelle.

Chaque cellule, cernée d’un grillage, isole l’intérieur de l’espace extérieur du lieu d’exposition. L’artiste y met en scène une atmosphère liée aux émotions qu’elle a vécues. Des objets de récupération ou tirés de sa vie personnelle y sont entreposés. Tous font référence au passé de l’artiste. Aiguilles et bobines, comme l’araignée, évoquent sa mère. Celle-ci, gravement malade, avait demandé à sa fille de l’aider à cacher son état à son père. Les émotions contradictoires ressenties devant le courage de sa mère et les tromperies de son père, ainsi que les tensions inhérentes à la situation familiale, ont fortement marqué, si ce n’est traumatisé, l’enfant que fut Louise Bourgeois.

Pour Louise Bourgeois, » l’espace n’existe pas, il n’est qu’une métaphore des structures de l’existence ». Parmi les objets utilisés pour scénographier ses cellules psychanalytiques, le miroir, reflet d’une réalité, les boules de verre, fragiles et instables, des vêtements, vestiges personnels, les formes oblongues roses ou noires, des idées?, les chaises, dont le père faisait collection, des tapisseries, etc.
Louise Bourgeois, obsédée de conserver en mémoire, gardait compulsivement les objets, traces de ses souvenirs. Enfermés dans ses cellules, elle livre au regardeur (voyeur?) une intimité poignante et mystérieuse, chargée des symboles de sa mythologie. « Red Room » représente l’idée de la chambre parentale. Au centre de sombres parois (d’anciennes portes de loges de théâtre), un grand lit rouge, couleur de sang et de passion, accueille un instrument de musique et un train d’enfant. Entre les oreillers rouges, un coussin brodé des mots « je t’aime ». Et comme souvent, cette forme flasque, couleur chair, cette fois piquée d’une aiguille. Inquiétante étrangeté…
Louise Bourgeois, « Une vie »(Coproduction Terra Luna Films, Centre Georges Pompidou). Où l’on entend l’artiste s’exprimer sur son oeuvre avec humour et passion.
A l’heure actuelle, que représente la cellule familiale? Au début du XXe siècle, elle se composait, hormis les enfants, d’un père et d’une mère. Aujourd’hui, nous assistons à des combinaison de cellules familiales différentes telles que les familles recomposées, monoparentales, les parents biologiques et sociaux ou les parentalités homosexuelles.
Au sein de la cellule familiale quelle qu’elle soit, le secret de l’harmonie passe par le respect de chacun. Là où le respect fait défaut, il ne reste que le mépris. La fonction parentale se doit aussi d’être cadrante. Les cellules familiales dysfonctionnelles gagneraient à prendre un recul sur le comportement de ses membres en consultant, par exemple, un(e) analyste transactionnel ou systémique.

La systémique est une méthode d’étude qui privilégie l’approche globale et l’interaction entre les membres du groupe examiné. En psychothérapie familiale, la systémique s’est développée au sein de l’école Palo Alto. Elle considère que le problème est le résultat d’un dysfonctionnement de l’ensemble de l’environnement dont il fait partie intégrante (wikipedia). Elle se penche donc sur l’aspect relationnel et non sur l’individu.

Sources : Musée Guggenheim Bilbao, Centre Pompidou Paris, psychologie.com, munichandco.blogspot.ch, koregos.org, etc.
Salut! Très bon survol biographique! Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à « Un Monde flamboyant » de Siri Hustvedt. A bientôt…
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Mais tu as raison! Les oeuvres décrites dans son livre font penser a celles de Louise.
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bel article, Martine, éclairant comme toujours, et fouillé aussi. Merci !
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Et, comme toujours, il y aurait encore tant à dire…bonne journée, Simone!
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Un article bouleversant qui fait le lien entre l’art et la vie, comme souvent avec toi. Merci beaucoup pour ce partage 🙂
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Merci pour Louise, Elisa! Son travail est si profondément humain…
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A reblogué ceci sur VITRINART.et a ajouté:
LOUISE BOURGEOIS (1911-2010)
10 septembre 2016 · par CultURIEUSE
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eh ben, maintenant triste d’avoir la rétrospective à Beaubourg – merci de ces « insights » et surtout de la belle iconographie.
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Bien, belle initiative
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Encore un bel article, sur une de mes artistes préférées, donc le plaisir est double. J’ai eu la chance de voir ces cellules lors de son exposition au centre Pompidou. Il y a un livre que j’ai beaucoup aimé : Le miroir de Louise, de Nadine Satiat.
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Oh, merci pour le conseil!
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