« Foucault en Californie »Lionel Baier

Au Théâtre de Vidy, Lausanne du 2 au 17 décembre 2022

Avec Laura Den Hondt, Dominique Reymond, Valerio Scamuffa, Leon David Salazar

Michael Stoneman photographié avec Michel Foucault en mai 1975. Copyright – David Wade

A l’origine, il y a le livre de Simeon Wade (1944-2017) qui raconte sa rencontre et son voyage avec Michel Foucault en 1975. Ce jeune universitaire californien assistait à une série de conférences qu’a donnée le philosophe à Berkeley. Simeon et son compagnon Michael Stoneman l’emmènent dans leur vieille Volvo à Death Valley, le désert le plus chaud du monde, et l’initient au LSD.

I was performing an experiment. I wanted to see [how] one of the greatest minds in history would be affected by an experience he had never had before: imbibing a suitable dose of clinical LSD in a desert setting of great magnificence, and then adding to that various kinds of entertainment. Simeon Wade

© Nora Rupp

Un décor sobrement structuré de larges planches verticales dont une horizontale et pentue sur le devant de la scène, permettant à la lumière et aux acteurices de jouer avec la profondeur de champ. En effet, le metteur en scène est le cinéaste suisse Lionel Baier qui s’essaie au théâtre pour une première fois réussie. Découvrant le livre de Wade, publié en 2019 et traduit en 2021, il s’est décidé à retravailler le texte pour en créer une version théâtrale, plus proche de l’impression de proximité avec le personnage de Foucault qu’il a ressentie à sa lecture.

Et c’est Lionel Baier lui-même qui ouvre la pièce, présentant les deux étudiants californiens des seventies au public. Comme une histoire pour enfants, une clochette tintera lors de chaque changement de tableau.

Michel Foucault, admirablement joué par Dominique Reymond, est montré de prime abord en conférence, flanqué d’une traductrice. Là, il apparaît tel que son public le connaît. Ensuite, le voyage qu’il entreprend décale son personnage dans un contexte tout différent. La Californie est alors le lieu utopique d’une liberté rêvée, davantage encore lorsque l’on fait partie d’une minorité (en l’occurrence homosexuelle). Michel Foucault incarné par une femme, c’est offrir une image détournée des clichés associés à ce maître de philosophie. Et c’est bien cette personne-là que la mise en scène veut faire apparaître au public, un humain presque lambda émerveillé par ce nouvel environnement. Presque, parce que le personnage reste singulier, bardé de référents célèbres (Chomsky, Godard, Boulez, etc) et de phrases pénétrantes.

Je ne me souviens plus vraiment pourquoi, mais il dit aimer ce tableau de Magritte… Lourd pour les autres et léger pour lui-même?

René Magritte, Le Château de Pyrénées, 1959

La voiture est sur scène, transportant les trois personnages et abritant leurs dialogues. Un stratagème permet même aux regards de voir aussi bien l’intérieur avant du véhicule que les sièges arrières. Les deux jeunes sont avides des parole inspirées du maître, tandis que lui l’est de l’expérience inédite qui lui est offerte, ainsi que de la compagnie de ces jeunes. Un quatrième remarquable personnage est interprété par Laura Den Hondt (vue chez Nina Negri). D’un sexe indéfini, iel représente en quelque sorte le grand désir de vie de Foucault.

© Nora Rupp

Rentré à Paris, Foucault correspondra avec Wade. Il lui écrira que cette expérience a profondément changé sa vie et son oeuvre. (Heather Dundas, 2017, interview of Simeon Wade)

Nul besoin d’être féru de philosophie pour se laisser embarquer par ce récit quasiment picaresque. Déraciné du contexte intellectuel parisien, cet épisode de la vie de Foucault, social, hallucinogène et géographique, est la tranche de vie d’un homme drôle et curieux, friand d’expériences surprenantes.

Pour une vue plus fine de l’oeuvre de Michel Foucault (1926-1984), citons Eric Vautrin, dramaturge du théâtre de Vidy, qui décrit ici l’avancée de ses travaux à cette époque:

Foucault se définissait comme « l’archéologue des savoirs ». Il rapprochait dispositifs d’oppression, normes sociales et fabrique des énoncés « vrais », exposait les liens entre savoir et pouvoir, s’intéressait moins aux certitudes qu’à ce que chacun·e entreprend pour devenir actif·ve, présent·e, agissant·e. En 1975, il venait de publier « Surveiller et punir « qui faisait suite au succès considérable et inattendu de « Les Mots et les choses » et préparait une histoire de la sexualité après avoir décrit à nouveaux frais celle de la folie à l’âge classique. Il s’attachait à montrer que la modernité n’est pas l’avènement de la vérité claire et limpide en toute chose, mais d’une normalité – de normes plus encore que de lois, présentées comme des « vérités » – se définissant par l’exclusion ou l’enfermement de ce qui lui échappe ou diffère. Sa
pensée sans cesse en mouvement et pourtant patiente, radicalement expérimentale et interrogeant les « impatiences de la liberté » auto-normées si ce n’est autoritaires, entrait en résonance avec une époque
qui cherchait à se confronter à ses limites et s’enivrait de ses jouissances, contestataires ou non.

« Foucault en Californie », le livre de Simeon Wade

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