«Orphelins» Philippe Saire

A L’Arsenic, Centre d’art scénique contemporain, Lausanne du 22.09 au 3.10 2021

D’après Dennis Kelly, mise en scène et scénographie: Philippe Saire,
avec Valéria Bertolotto, Adrien Barazzone, Yann Philipona, un enfant.

Dans un intérieur d’une blancheur immaculée, Helen et Danny s’apprêtent joyeusement à se mettre à table, lorsque Liam, le frère d’Helen, fait irruption dans la pièce. Il est couvert d’un sang qui n’est pas le sien.

Il y a le texte. Des phrases inachevées, des mots cinglants, un rythme effréné. Et un langage familier, cru, quelquefois ordurier, un langage qui se déverse avec fureur, puis se jugule au tournant et rejaillit parmi les rapides, débitant tel un torrent, une cascade de paroles irrémédiables.

Il y a les corps. L’autre langage, celui qui dévoile un discours divergeant ou qui renforce le propos. Ici il est chorégraphié avec une précision folle. Gestes de protection, postures de soumission, repoussements, proximités, agrippements, évitements, ripostes. C’est l’entièreté de la personne exprimant son émotion. Duos et trios se nouent, s’accolent et se fuient. Bousculades, empoignades, enlacements dessinent des ombres démesurées sur les murs carrelés de l’appartement refuge.

Photo Philippe Weissbrodt

Il y a les personnages. Helen, déterminée, usant d’une mauvaise foi éhontée pour préserver sa loyauté envers ce frère débordant et abusif. Helen prête à tous les sacrifices pour sauvegarder la famille qui lui reste, celle qu’elle a fondée après avoir perdu ses parents. Danny, son mari, pris dans le dilemme moral d’être taxé de lâche ou de trahir son éthique. Danny empêtré dans son amour pour Helen, ligoté à l’angle d’un triangle infernal. Liam, l’orphelin terrifié et terrifiant à la fois, s’accrochant à sa soeur, son unique balise existentielle. Liam l’intranquille, révélant par bribes, l’horreur extrême dont il est capable.

Il y a la scénographie. Des meubles blancs, des murs blancs. La blancheur de l’innocence bientôt envahie par une pourriture grisâtre. L’espace qui se transforme. Le mobilier déplacé, réagencé, comme les principes moraux que l’on décale au gré des circonstances.

Il y a les comédiens. Yann Philipona, le frère en déséquilibre, toujours en mouvement, celui qui s’accroche, cogne, se dérobe. La panique se lit sur son visage autant que dans ses postures. Sa violence déborde de partout. Son corps parait quelquefois s’envoler tellement il fuit la réalité au gré de ses manipulations. Valéria Bertolotto, impérieuse, est un bloc de féroce volonté, sculpté par l’anéantissement de ses désirs personnels. Transfigurée en fauve implacable, au centre de la dévotion que lui portent les deux hommes, son éloquence au rythme syncopé dit sa détermination à tout prix. Les dialogues réalistes tranchent avec la chorégraphie complexe de leurs postures comme pour dire les contradictions et les impostures. Adrien Barazzone, malgré quelques sursauts, renie son éthique, et, découvrant sa propre violence, acquiert la dureté qui lui a été demandée au nom de l’amour. La chorégraphie le montre, il est pris à la gorge.

Photo Philippe Weissbrodt

Un spectacle coup de poing qui parle du racisme ordinaire, de la toxicité du lien familial, du ressentiment lié aux classes sociales, de loyauté et du paradoxe de l’aide. Un thriller dont la violence du dénouement coupe le souffle. Un texte musical, rythmé et obsédant.  Un huis-clos d’une esthétique trompeuse qui nous entraîne dans les bas-fonds de l’âme humaine.

«… Liam: Et je suis debout là, avec ton t-shirt ton putain de t-shirt sale que tu as ressorti du panier à linge pour me le passer et je me dis que c’est un honneur de le porter. C’est un honneur pour moi d’être là debout dans ta sueur séchée. Et je regarde quelqu’un comme toi et je ne peux pas m’empêcher de me dire que tu n’aurais jamais dû connaître ça, que ta belle ignorance devrait être préservée avant tout, que je devrais risquer ma vie pour te maintenir dans cet état, mais une partie de moi, Danny, et c’est le côté que je déteste, c’est le côté mauvais, le côté sale, cette part de moi que je voudrais m’enlever d’un coup de couteau, cette part de moi, et je ne dis pas que je l’aime, je la déteste, mais c’est celle qui pense qu’on devrait te faire tomber de ton putain de piédestal pour t’enfoncer le visage dans la boue pour que tu bouffes la même merde et la même pourriture que j’ai bouffée, que ça te rentre par la bouche et que ça te remonte par le nez et que tu t’étouffes dedans. Et je t’ai vu ce soir, Danny. Je t’ai vu…»

Figure majeure de la danse contemporaine en Suisse, Philippe Saire a créé une trentaine de spectacles à ce jour dont les représentations ont été donnée dans plus de 200 villes à travers le monde. Hormis le mouvement, ses intérêts portent vers les arts visuels, le théâtre, le cinéma ; disciplines qui parsèment ses pièces chorégraphiques, des travaux souvent intenses et à la réalisation ciselée. En 1986, il crée sa propre compagnie. Implantée dans la région lausannoise, elle développe son travail de création et en 1995 inaugure le Théâtre Sévelin 36, dédié à la danse contemporaine. En 1998, Philippe Saire obtient le « Grand Prix » de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistiques, puis en 2004, le « Prix suisse de danse et de chorégraphie » décerné par ProTanz, Zürich. En 2013, le Théâtre Sévelin 36 est le lauréat du « Prix spécial de danse » de l’Office fédéral de la culture. Orphelins est sa deuxième incursion dans le monde du théâtre après Angels in America (2019).

2 réflexions sur “«Orphelins» Philippe Saire

  1. Quelle richesse dans les arts vivants à Lausanne.
    Nous y serons au début de novembre mais je doute que nous ayons le temps.
    Je crois plutôt que nous ferons baby-sitter pour les jeunes parents…

    Aimé par 1 personne

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