Jérusalem d’Alan Moore, Livres 2 et 3 (suite)

Livre 2

Première partie, ici : Livre 1

Le livre 2, intitulé Mansoul, raconte en onze chapitres et plus de 400 pages l’univers qui a accueilli le petit Michael Warren âgé de trois ans lors de son expérience de mort imminente. Il sera recueilli dans l’En-Haut (le deuxième Borough, Mansoul) par le gang des enfantômes, (Reggie Melon, le beau John, Marjorie la noyée, le petit Bill, la cheffe Phyllis Painter et son étole de renard puante et sanglante), le Club des cinq dans la quatrième dimension!

« T’avais quel ange, toi, avant de mûrir? T’as eu beaucoup de nuits? »

Phyllis lui décocha un regard qui aurait pu faire cuire un oeuf.

« Ne sois pas impertinent. On ne doit jamais demander à une dame quand est-ce qu’elle est morte. Aussi vieille que ma lange et un peu plus que mes dents, et tu n’en sauras pas plus. »

L’enfant paru mortifié et légèrement effrayé. Phyllis décida de lui ficher la paix.

« Bon si tu me demandes quand je suis née, c’est différent. Je suis née en 1920. »

A Mansoul, on revêt l’aspect et l’âge que l’on préfère. Durant son séjour, Michael sera enlevé par un démon moqueur…

Asmodée ou Sam O’Day dans le livre

…rencontrera les Maîtres Bâtisseurs, des lapins et des pigeons, des rêveurs et des spectres, apprendra à passer d’une époque à l’autre en creusant des puits, assistera à un combat de Bâtisseurs, rencontrera Cromwell et un terroriste explosif, assistera au grand incendie de 1670, apprendra qu’il y a un troisième Borough, retrouvera Mrs Gibbs, cueillera des Bedlams Jennies (ou galutins) et se régalera de gâteaux-fées, croisera Lucia Joyce, fille de James, dansante et susurrante, découvrira le secret de sa cousine Audrey, et j’en passe!

La vision de Sam O’Day le sulfureux se penchant par la vitre de cette voiture, celle où était enfermée la fille qu’on violentait, avait failli fiche en l’air Michael. Quand au pub bondé de spectres, avec ces deux personnages en bois qui hurlaient et l’homme dont les traits flottaient autour du visage comme des nuages, eh bien là encore il avait frôlé le pire. Mais à part ça, il commençait à s’habituer à la nature fantôme des choses. (p.773)

Toutes ces aventures lui reviennent après son accident au visage*, à l’âge de quarante ans. Il les raconte alors à sa soeur artiste Alma qui décide d’en faire une série de tableaux.

Détail d’une fresque de Raphaël, XVIe

Le livre 3 composé de onze chapitres lui aussi est intitulé L’enquête Vernall.

24. Nuages dépliés est le récit magistral d’un ange, celui de la fresque que restaurait Ern dans le tout premier chapitre du livre 1. Grâce à lui on en apprend plus sur le déroulement des évènements qui ont touché la famille Vernall mais aussi sur les constructions des bâtisseurs. En effet, sa vue est plongeante depuis ses hautes sphères. Les personnages du livre 1 défilent dans son esprit clairvoyant. Ces pages sont terribles et magnifiques.

Bien sûr nous marchons parmi vous, enfoncés jusqu’à la taille dans votre politique et votre mythologie. Nous pataugeons dans les pétales rose nougat de votre Commonwealth en pleine désintégration. Nous marchons telle une marée noire sur Washington. Nous jonglons avec les satellites et Francis Bacon. Nous sommes des bâtisseurs. Nous construisons Allen Ginsberg, et la cathédrale Niemeyer à Brasilia. Nous élevons le mur de Berlin. Des nuages passent devant le soleil. Nous sommes avec vous maintenant. (p.823 que je voudrais transcrire en entier…)

Max Ernst, L’Europe après la pluie, 1940-42

25. De bon matin où l’on entre dans la journée et l’esprit d’Alma Warren, l’artiste peintre, qui s’interroge, tout en travaillant, sur la notion de libre arbitre en fumant un méga pétard.

Il ne sera pas dit qu’Alma n’utilise pas ce papier uniquement pour rouler des joints…

La perception d’une éternité simultanée, bien qu’elle en ait eu l’intuition à plusieurs reprises au cours de sa vie, n’a vraiment pris forme et réalité que depuis qu’elle travaille sur ses peintures. L’idée, une fois pleinement formulée, est d’une évidence si aveuglante qu’elle est comme hébétée d’avoir atteint la cinquantaine sans la comprendre clairement.: le temps comme un solide éternel dans lequel rien ne change, rien ne meurt. (p.854)

26. Battre la campagne où nous nous immisçons dans les pensées confuses de Lucia Joyce nous contant une aventure saphique et érotique avec ses mots-images emmêlés et évocateurs.

Lucia sexàcule avec Hantousiasme, en reponçant au tour violé de Mysin Luschos. Illiade clitechose d’indocéan dans le sexte phénumain, Célévré pur sa chaleur marythmine et son pârfôme yodieux, et couac Lucia soif pluie à tirer par la mâleversion scuculturale, el arsan perfois le baisoin de sperdre dans l’épolis dune autre fiemme. (p.929)

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Lucia Joyce dancing at the Bullier Ball in 1929. Image via Harry Ransom Center/Wikipedia.

27. D’or brûlant où Roman Thompson, activiste maniaco-psycho-barré, doit subir une crise cardiaque pour enfin faire un courageux coming out, tandis que la grande histoire de l’économie du pays nous est expliquée via celle d’Isaac Newton, nommé gardien de la monnaie en 1696.

Des individus trahis par les banquiers, les gouvernements et, oui, Roman lève la main, par la gauche. Dean est métis et tous deux sont gays, mais ni l’un ni l’autre ne retirent le moindre bénéfice de l’égalité raciale et sexuelle que promet la gauche. (p.946)

Comme l’art, l’économie est tout d’abord figurative, puis elle devient abstraite, mais il faut attendre le XXe siècle pou qu’elle vire au surréaliste. (p.949)

Gordon Brown et Tony Blair en 2005: l’économie au Royaume-Uni.

28. Poutres et chevrons où Black Charley/Henry George chevauche sa bicyclette aux roues en cordes, pensant à son arrivée en Angleterre avec Selena en 1890, tandis que, vers 1950, Bernard Daniels y débarque avec sa femme Joyce après ses études de droit en Sierra Leone, s’identifiant totalement aux colonialistes blancs (futurs parents de David, ami d’Alma). Le bilan étant que, au palmarès des préjugés, la classe sociale l’emporte sur la race.

ça lui a pris du temps pour se l’avouer, mais Henry reconnaît qu’ici les relations entre noirs et blancs sont un peu différentes de ce qu’elles sont là-bas en Amérique. Cette histoire de classes sociales n’y est pas pour rien, d’après lui. Au Tenessee, même le blanc le plus humble méprise les gens de couleur, sans doute parce qu’à ses yeux un Noir sera toujours un esclave. (p.967)

Après le départ d’Alma, Bernard prend David à part et lui explique sobrement que même s’il n’y a aucun mal à se mélanger avec les Blancs, Alma n’est pas vraiment le genre de Blanche avec qui doit traîner David. Elle a raté l’audition. (p.975)

29. Sur les marches d’All Saints , personnages : John Clare, Le mari, la femme, John Bunyan, Samuel Beckett, Thomas Becket, la métisse. Un chapitre tragique et drôle à la fois. Sous forme de dialogues, vivants, morts et  rêveurs se trouvent au même endroit lors de la nuit où Audrey s’est enfermée pour jouer sans fin l’air de Whispering Grass au piano.

 

http://myabsolutecollection.blogspot.com/2018/01/jerusalem-edition-collector-limitee.html

30. Des fleurs plein la bouche où l’on retrouve Snowy Vernall , sa petite fille May de 18 mois sur ses épaules, dans l’avenue-temps. Une suite de paragraphes qui s’enchaînent et se complètent, entre cheminement dans la quatrième dimension et souvenir de la vie réelle. De fabuleuses descriptions de « l’autre monde » issues de l’imagination si fertile de l’auteur entremêlées d’éclaircissements sur les capacités atypiques de John (Snowy) et Thursa Vernall.

Tout est sauvé, les pêcheurs, les saints et les miettes de pain sous le canapé, mais pas au sens religieux conventionnel de cette expression : tout est sauvé dans le verre quatre fois plié de l’espace-temps, sans la nécessité d’un sauveur. Snowy galope dans la direction générale du prochain millénaire, quel qu’il soit, avec sa ravissante passagère qui rebondit sur sa selle en peau de loup pleine de fées-fruits anémiques. (p.1052)

Le mercure déborde de son bulbe et il éjacule en elle, décharge leur fille May dans un caniveau de Lambeth et leur petite-fille éponyme dans le char à fièvre. Il dégorge un millier de noms et d’histoires, répand Jack dans une terre étrangère, Mick dans un entrepôt de barils et Audrey dans un asile. (p.1069)

31. Piégé où un ex-conseiller municipal de Northampton d’une soixantaine d’années (James Cockie) sort se balader, entre dans le pub Bird in Hand, rencontre Benedict Perrit saoul (livre 1, chap.7)qui lui raconte son propre rêve et parle aux fantômes. Tout cela à la manière du monologue intérieur de Molly Bloom, sans ponctuation.

il oh putain il parle au tabouret vide à côté de lui quelqu’un m’a dit je m’en rappelle maintenant quelqu’un a dit qu’il l’avait déjà vu faire ça, dans un autre pub, au Fish je crois, ça doit être tout ce qu’il boit qui le rend comme çamême si bon il y a aussi la poésie c’est pas lui qui parle toujours de John Clareet tout le monde sait où John Clare a fini comment a-t-il su pour mon rêve le caleçon et ça ne me plaît pas comment j’ai fait pour m’embringuer là-dedans je ne mérite pas ça et  (p.1103)

The Bird in Hand, Little Park Street. (Image from the Trinity Lodge website)

32. La croix dans le mur où Studs Bob Goodman, le privé, est chargé par Alma de trouver de la documentation sur William Blake et son lien avec les Boroughs. Passage par la musique et la littérature gothique de Northampton.

Un peu tard, Studs comprend pourquoi la dernière exposition Blake à la Tate il y a quelques temps, en compagnie de ses contemporains Gillray et Füssli, était sous-titrée Cauchemars gothiques. Il se dit que si Blake se révèle sans lien aucun avec Northampton. alors il devrait en avoir, étant donné son attitude lugubre. D’après Studs, Northampton était le berceau du mouvement gothique moderne, et la passion macabre de Blake aurait fait fureur dans les premiers concerts de Bauhaus. (p.1125)

William Blake, Méditations de James Hervey, 1825

33. Le Jolly Smokers où Dennis, sans domicile, laisse tristement tomber ses rêves, mendie de la dope au gros Kenny, est victime d’un bad trip où il rencontre de joyeux spectres dans le plafond et finit par appeler sa mère. Tout cela en alexandrins s’il vous plait! Un délice…

Le temps se contorsionne et perd toute mesure

Den n’a plus de repère, il est nu et largué.

Le sinistre salon est le même qu’avant

Mais le moindre détail lui parait maintenant

Etrange, et sous la langue Den sent macérer

L’amère et végétale bille en pleine usure,

 

Qui fond dans sa salive et répand son poison

Dans ses os et sa chair, ses organes vitaux,

Paralysant soudain son système sanguin.

… (p.1162)

 

Datura Stramonium

34. Allez voir cette maudite où Mick Warren rumine son insomnie durant la nuit précédant l’exposition de sa soeur Alma. On assiste, tour à tour, à la ronde infernale du monde, au viol haineux de Marla déshumanisée par un homme marié, et à la virée vengeresse du fantôme de Freddy Allen.

Niveau social, reproduction et romance, manoeuvre politique ou interaction flics-et-voleurs entre crime et justice, tout ça un jeu. L’expo organisée par sa soeur demain matin, qu’il redoute et a hâte de voir à parts égales; toutes les peintures, l’art, c’est juste un autre genre de jeu qu’on joue avec des références, des allusions à ceci et cela, un manège intello pour petits malins. (p.1175)

« Suis-le Freddy, suis-le jusqu’au bout » c’est ce que lui a demandé de faire Audrey Vernall. Les ordres sont les ordres. La voie hiérarchique est simple et directe : bâtisseurs, démons, saints, Vernall, matrones, et enfin les vagabonds. (p.1201)

Thomas Bohl, photo, « Danse des guerriers dans la ville ».

POSTLUDE. L’insigne du Maire, l’exposition d’Alma, trois douzaines d’oeuvres qui retracent toute l’aventure de Mick à Mansoul (Livre 2), mais aussi la saga toute entière des gardiens Vernall. Au centre du local, une garderie plutôt exigüe, la maquette incroyablement détaillée (fabriquée en… devinez quoi?) du vieux quartier de Nothampton avant les travaux d’aménagement qui l’ont, selon l’auteur, défiguré.Les descriptions des tableaux sont jubilatoires puisque les lecteurs y voient transcrits les différents épisodes du roman. Belle manière de revenir sur les péripéties de ce monumental récit. Un régal auquel j’aurais adoré participer…

Mick ne fait tout d’abord pas vraiment le lien avec son expérience et Alma semble en savoir plus que lui sur l’histoire familiale et le deuxième Borough. La diversité des techniques et des formats, ainsi que les thèmes des tableaux sont décrits avec une telle précision que nous les imaginons sans peine. On regrette juste de ne pas y assister vraiment. Gouaches éclatantes, linogravures, tondo, pastel, bic, lavis, plaque de cuivre grattée, huile et feuille d’or, acrylique, installation, aquarelle, etc. Alma, experte en toutes techniques, est un concentré d’artistes géniaux.

Oeuvre de JSG Boggs, cité p.1245
William Blake, Nabuchadnezzar, 1795 (Gravure sur cuivre à la plume et à l’encre et à l’aquarelle). cité p.1252

« J’ai sauvé les Boroughs, Warry, mais pas comme on sauve la baleine ou la sécu. Je les ai sauvés comme on sauve un bateau en le mettant dans une bouteille. C’est le seul plan qui marche. Tôt ou tard les gens et les endroits que nous aimons disparaissent, et la seule façon de les sauvegarder c’est l’art. C’est à ça que sert l’art. ça sauve toute chose du temps. » (p.1262)

Alan Moore l’auteur, et Claro le traducteur

Personnellement, j’ai adoré me perdre dans ce labyrinthe des Boroughs et de ses habitants morts et vivants. Il faut bien sûr du temps pour lire ce pavé. C’est pour cette raison que j’ai ressenti le besoin de revenir sur les différents chapitres extrêmement touffus de l’histoire. Mais ce livre est avant tout un superbe exercice de littérature où le talent d’Alan Moore est, en français, magnifié par celui du génial traducteur Claro.

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