Kunstmuseum Basel, du18.04 au 23.08.2026
Pour cette importante et première rétrospective en Suisse, plus de 60 ans de créations en une cinquantaine d’oeuvres. Helen Frankenthaler, née à Manhattan, est une importante et novatrice figure de l’expressionnisme abstrait, plus particulièrement du style color field painting, qui consiste à étaler la peinture en de grands aplats colorés ininterrompus. Aucune figuration, mais une peinture méditative, celle de Rothko par exemple, qui n’a jamais accepté de faire partie d’un quelconque mouvement mais dont Clement Greenberg, célèbre critique d’art, a reconnu la tendance.



Helen grandit dans une famille cultivée et aisée. Elle est encouragée par ses parents dans sa pratique artistique. Juste après guerre, dès sa vingtaine, elle travaille déjà dans son propre atelier. Elle rencontre des membres du groupe de la première génération de l’expressionnisme abstrait (Newman, Motherwell, Krasner, Pollock). Elle commence à exposer au début des années 50. Elle développe sa propre technique de peinture, le soak-stain: elle verse la peinture sur la toile non apprêtée étalée sur le sol. Le tissu absorbe cette peinture à l’huile très diluée. Il en résulte une toile dont la couleur fait partie intégrante et non constituée de couches. Travaillant autour de la toile, c’est uniquement en cela qu’elle rejoint la méthode de Pollock (note à consulter). Helen Frankenthaler, elle, reprend la toile après l’avoir imprégnée de peinture diluée, en utilisant des outils, éponges, racloirs, ou brosses. Ci-dessous, un des premiers tableaux de sa technique de soak-stain. La toile de lin (soak) absorbe la peinture diluée et forme des taches (stain).

1953 est l’année où Helen visite le site archéologique d’Altamira en Espagne, lors de l’un de ses voyages en Europe. Elle établit un lien entre sa propre peinture et compare la paroi rugueuse de la grotte à la toile non traitée de ses taleaux.

Elle réussit à s’imposer dans ce groupe de peintres masculin. Son travail pourtant est jugé trop « féminin ». Les stéréotypes de la féminité frappent à contre-courant cette fois. On lui reproche sa douceur picturale. Un comble. Elle va alors tenter d’endurcir son style. Est-ce le critique d’art Clement Greenberg dont elle est proche qui la fait douter? Le MET l’invitera cependant pour la grande rétrospective des artistes newyorkais 1940-70, seule femme parmi quarante artistes masculins. Elle épouse Robert Motherwell en 1958, dont elle divorce en 1971, et surtout conserve sa propre identité artistique durant cette union.


de jazz Eddie Condon’s à New York en janvier 1951. (Helen Frankenthaler Foundation Archives, New York)
Frankenthaler opte pour la peinture acrylique dans les années 60. elle adopte les formats monumentaux dans les années 70 et incorpore des lignes dans ses surfaces.




L’exposition porte une attention particulière à son étude approfondie de modèles de l’histoire de l’art du XVe au XXe siècle qui sillonne l’ensemble de son œuvre. Un regard qui permet une meilleure compréhension de l’artiste: elle est attachée aux Maîtres anciens comme Titien et Rembrandt et elle travaille leurs palettes. Elle s’inspire de leur technique, de la manière dont ils travaillaient à leurs époques. C’est véritablement la couleur qui l’inspire et non le motif. Les glacis du Titien, fines couches superposées, deviennent des nappes translucides dans son approche du « Portrait de la dame en blanc » où luminosité, clair-obscur et touches de couleur redonnent le côté soyeux d’une robe sans vouloir imiter son tissu.



Laurencin, Monet, Manet, Matisse lui offrent des inspirations chromatiques. Sans chercher à redonner des impressions colorées semblables aux modèles, elle peint son interprétation, son ressenti face au tableau choisi.

Face à la « Passerelle du bassin des Nymphéas » de Claude Monet, la toile d’Helen Fankenthaler, Riverhead, 1963, donation de la Helen Frankenthaler Foundation au Basel Kunstmuseum, qui n’est aps une interprétaion de la première. Les deux toiles semblent n’avoir rien en commun, pourtant la fluidité de l’eau et leurs lumières respectives sont imprégnées d’un même esprit, une sorte d’avancée vers la lumière instaurée par l’élément liquide.






Après ce curieux tableau du peintre japonais Hiroshige, qu’elle interprète avec une belle liberté, un merveilleux hommage aux peintres des retables du XVe siècle, lesquels peignaient sur fond doré pour exacerber l’aspect divin de leurs réalisations. Fluidité et spiritualité, espace céleste, ascension solaire, élévation… Intitulé Brother Angel (1983), elle utilise ici des coups de pinceau ou des éclaboussures plus épaisses. Ce qui marque autant l’espace que la lumière.

Star Gazing est inspiré d’une oeuvre de Nicolas Poussin. Traduit par « contempler le ciel étoilé », on y ressent la contemporanéité d’un ciel qui pourtant n’est pas si différent de celui du XVIIe siècle.


La technique du soak-stain reste présente, mais avec le temps, L’artiste y ajoute de l’épaisseur.

Un étonnant et incongru petit collage datant de 1959 s’immisce dans sa production, ce qui immédiatement m’évoque l’artiste italo-suisse Claudia Renna, laquelle est une virtuose de cette pratique. Cette exposition ne mentionne pas la pratique de gravure de Frankenthaler, dont son triptyque xylogravé intitulé Madame Butterfly datant de 2000.

Les dernières toiles d’Helen Franhenthaler datent des années 2000, dont Cloud Burst, où elle retourne au quasiment pur soak-stain de ses débuts.

Longtemps mésestimée ou ignorée au profit des artistes masculin de l’expressionisme abstrait et color field, comme Jackson Pollock, Mark Rothko ou Willem de Kooning, Helen Frankenthaler reçoit une reconnaissance tardive. Sa première monographie est publiée en 1989 par John Elderfield.
“She turned face down the stretched canvases on her studio floor … pried them off the next day, unstretched them, then saw on their reverse sides the familiar sight of softly disembodied color surprisingly trapped in the imprint of the floorboards. She subsequently added more opaque, intense areas to sharpen the softness — usually to frame it — and thereby produced extremely commanding, stately works that unquestionably bear her mark and affirm her stylistic continuity. » (« Elle retourna les toiles tendues sur le sol de son atelier… les décolla le lendemain, les détendit, puis découvrit au verso le spectacle familier de couleurs douces et vaporeuses, étonnamment emprisonnées dans l’empreinte du parquet. Elle ajouta ensuite des zones plus opaques et intenses pour accentuer cette douceur – généralement pour l’encadrer – et produisit ainsi des œuvres extrêmement imposantes et majestueuses qui portent incontestablement sa marque et affirment la continuité de son style. ») John Elderfield sur les floorboards paintings d’Helen Frankenthaler.
A l’image de Lee Krasner ou Elaine de Kooning, les galeristes et musées de la seconde moitié du XXe siècle rechignaient à exposer les femmes artistes du moment, ne croyant pas à la possible commercialisation de leurs travaux. Hé oui, ce sont des hommes riches qui achetaient les oeuvres d’art. En 1951, l’exposition Man and Wife à la Sidney Janis Gallery, propose les oeuvres des couples d’artistes, comme si les artistes femmes étaient d’abord des épouses d’artistes. Ce ne sera qu’en 2016, à Denver, qu’une exposition rendra hommage aux artistes femmes du mouvement expressionniste abstrait, dont Helen Frankenthaler est l’une des pionnières. Elle a en effet créé le relais entre l’automatisme aléatoire (Pollock) et l’abstraction radicale (Rothko). Voir l’article du journal Le Temps. Voir également le IN FOCUS du musée Guggenheim Bilbao qui produit tout une page sur les « influences personnelles et influences artistiques » des artistes hommes rencontrés par Helen Frankenthaler! Et si c’était plutôt elle qui les avait influencé, hein?! Evidemment tous les artistes se nourrissent de leur époques et de leurs rencontres, pourquoi à sens unique dans le cas des productions des femmes artistes?
Ci-dessous, une infographie non exhaustive de My Modern Met au sujet des artistes fascinantes du Mouvement. Cliquez dessus et agrandissez le tableau.

J’avoue que l’exposition de Joan Mitchell à la fondation Vuitton ne m’avait guère enthousiasmée. A contrario, celle d’Helen Frankenthaler m’a enchantée. La sobriété du langage pictural? Un lien puissant avec l’histoire de l’Art? Des toiles jamais répétitives? Il y a longtemps mon coup de coeur pour Pollock et la lecture de sa biographie, m’avaient ouvert la voie vers l’expressionnisme abstrait et l’action painting. Je découvre, en profondeur avec cette exposition, une peintresse dont l’action participe d’une manière très différente et beaucoup plus subtile à la création abstraite.












