Judy Chicago (1939) « Herstory »

Première rétrospective européenne de l’oeuvre féministe de Judy Chicago au LUMA, Arles.

Accueilli.e.s par deux Vénus préhistoriques revisitées par l’artiste, cette visite commentée débute avec une année de vie que Judy Chicago a documentée de 140 aquarelles produites au fil des jours. Elles reflètent son humeur  grâce au code couleur suivant:

Judy Chicago suit des études d’art en Californie et obtient son Master of Fine Art en 1964. Dès 1965 et durant les années 1970, son éveil à la conscience féministe oriente sa production artistique. Elle prend alors le nom de sa ville natale, geste fondateur de sa propre identité excluant un patronyme (« Judy Gerowitz se dépouille par la présente de tous les noms qui lui sont imposés par la domination sociale masculine et choisit librement son propre nom : Judy Chicago »), et s’active auprès des étudiantes pour les enjoindre à exprimer leurs expériences de femmes. Soutenant des thèses essentialistes (détermination biologique plutôt que construction sociale), son approche sera critiquée par certains cercles féministes, elle peut l’être encore. Cependant, elle cofonde des espaces d’art et d’éducation réservés aux femmes et participe grandement à leur visibilité.

Au début des années 70, elle commence par l’art minimaliste, l’op art et l’abstraction géométrique, et se perfectionne pour optimiser ses compétences en techniques industrielles. Ainsi elle s’empare de ce qu’elle nomme les arts machistes. En effet, le langage pictural abstrait dominait, elle devait donc s’y imposer, elle le fait en y introduisant son imagerie centrée sur le féminin.

Elle peint par exemple des capots de voitures à l’aérosol, utilisant des couleurs et des formes qu’elle juge féminines. Elle explore aussi la pyrotechnie sous forme de performances produites en extérieur (1968-1974), technique qu’elle prolongera dans son jardin durant la pandémie de 2020. Documentées en photos et films, ces performances incluent des femmes nues, quelquefois peintes, évoquant quelques déesses archaïques. En cette année 2024, à l’âge de 85 ans, elle a présenté sa première Smoke Sculpture sur l’étang du site du Luma.

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Au milieu de la décennie 70’s, elle se réapproprie la forme du jeu de société en y introduisant un renversement des rôles de genre et une liberté de mouvements excluant compétition et hiérarchie.

Multicolor Rearrangeable Board Game, Moving Parts (1965-67)

Judy Chicago veut rendre leur visibilité aux femmes exclues de l’Histoire. Elle peint d’abord une série d’hommages en tableaux abstraits, puis s’engage dans son oeuvre la plus célèbre « The Dinner Party » (article en lien) en dessinant les motifs des futures assiettes qui constituront l’oeuvre. Cette exposition n’en montre qu’une photographie monumentale et les dessins préparatoires, l’oeuvre elle-même étant difficilement transportable. Elle est exposée au Brooklyn Museum de New York. Au sol, les noms de 998 femmes artistes sont inscrits. La table en triangle est garnie de 39 assiettes et chemins de table brodés des noms de femmes illustres historiques ou mythologiques de la préhistoire au XXe siècle. Son imagerie vulvique a choqué l’époque, tout en rendant célèbres l’installation et sa créatrice. L’oeuvre, aussi artistique qu’artisanale, a mis cinq ans à être finalisée

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En 1971, Judy Chicago initie le projet d’une Womanhouse en lien avec le Feminist Art Program (avec Miriam Shapiro) qui propose un cours d’histoire de l’art entièrement féminin, enseigné par des femmes pour des femmes. Il inclut la réfection d’un manoir habitable par un groupe d’étudiantes à Hollywood.Des expositions, interventions et performances seront conduites par des femmes, dans cet environnement qui présente des modèles féminins positifs hors de la communauté artistique ambiante dominée par des hommes.

Photos de la Womanhouse

Entre 1980 et 1985, un autre projet voit le jour: « The Birth Project ». Judy Chicago dessine et engage plus de 150 femmes à effectuer les oeuvres. Différentes techniques de broderie sont utilisées, mais le médium reste le fil et l’aiguille, mettant en lumière l’imagerie de l’accouchement par une main-d’oeuvre féminine et ses compétences jusqu’ici invisibilisées.

« Je suis allée à la bibliothèque pour y chercher des images d’accouchement. J’ai été stupéfaite de constater que mes recherches ne donnaient presque aucun résultat. Pourtant, il est évident que la naissance est une expérience humaine universelle centrale dans la vie des femmes. Pourquoi n’y avait-il donc aucune image ?« 

Judy Chicago, The Birth Projrect, Doubleday & Company Inc., New York, 1985, 231 pp.

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Entre 1994 et 2000, la série « Resolutions » est elle aussi créée avec un groupe de couturières. Elle met en avant l’appartenance à une communauté (ce dont nous aurions encore bien besoin…) et les  valeurs de respect, compassion, coopération ou tolérance, en illustrant d’anciens adages populaires de manière contemporaine. Une pratique que je reconnais également dans l’art de Grayson Perry.

Judy Chicago s’interroge aussi sur la construction de la masculinité et sa représentation, celle-ci classiquement héroïsée depuis des siècles. Trois toiles monumentales utilisent ce langage pictural, série intitulée « PowerPlay ».

Le thème de la mort est exploré avec la série « The End: A Meditation on Death and Extinction » (2012-2018). Sa propre anxiété devant la mort, mais aussi celle impliquant les animaux et la planète. C’est l’aspect écoféministe de son art. Elle utilise une technique ancestrale, le fusing ou verre fusionné (un assemblage de plusieurs morceaux de verre superposés et cuits au four) et obtient un verre noir, matériau fragile sur lequel elle peint, imaginant les différentes possibilités de sa mort (Comment vais-je mourir? Mortality) et celle de la planète, ainsi que la disparition des espèces non-humaines (Extinction).

« Nous ne pouvons rien contre notre propre mort (…), mais il est possible d’agir contre les horreurs que nous infligeons aux autres créatures. »

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En 2020, au musée Rodin, elle réalise une architecture (The Female Divine) aux formes féminines (un peu comme Hon de Niki de Saint-Phalle) à l’intérieur de laquelle a lieu le défilé de mode Dior. 21 bannières ornaient le lieu, confectionnées par des femmes indiennes de Mumbai. Certaines sont exposées dans cette dernière salle sous le thème : Et si les femmes dirigeaient le monde?

Cette rétrospective, dont on espère l’itinérance, permet de ressentir l’impact de cette artiste visionnaire dans l’art féministe et féminin. Elle a ouvert nombre de portes bien avant les mouvements actuels de la quatrième vague féministe. Son utilisation des symboles liés à la féminité, celui de l’arc-en-ciel, son style et son esthétique si personnels, ses projets éducatifs, son approche politique de l’histoire des femmes en font une pionnière de l’art féministe. Cinquante ans après The Dinner Party, il est plus que temps de s’intéresser de près à Judy Chicago!

 

 

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