« Le Troisième Reich » Romeo Castellucci

Performance vidéo et sonore de Romeo Castellucci et Scott Gibbons

Au Théâtre de Vidy, Lausanne, du 10 au 13 mai

Déjà obscure, la salle de spectacle préfigure quelque chose d’indiscernable.

Au sol un objet indéterminé et un peu plus loin, une sorte de tige d’une blancheur luisante. Des bruissements. Un être enveloppé d’une matière crépitante se déplace dans le noir. Impossible de le distinguer avec netteté. Sa locomotion semble être celle d’un volatile à terre, imprévisible, rampant comme une bête sauvage. Tour à tour furtive et leste, la créature examine les objets au sol. Elle allume une bougie, son visage apparaît. Ses postures s’apparentent à une brusque danse rituelle, on entend ses mouvements plus qu’on ne les voit. On découvre avec elle une échine, alignement de vertèbres immaculées, qu’elle brise d’un coup sec.

L’écran projette le premier mot: CHOSE. Puis, de plus en plus vite, d’autres mots en enfilade, illisibles, trop furtivement aperçus. Le son s’intensifie, des coups que l’on ressent dans la cage thoracique, un martèlement continu qui fait trembler la mâchoire. D’autres sonorités s’y superposent, stridences, percussions métalliques, plaintes grinçantes, basses lancinantes. Les mots dansent sur l’écran, s’allongent, rapetissent, course folle. On s’obstine à tenter de les lire. Quelques-uns échappent au raz-de-marée. EXCES PEUR POIVRE CHAUD CHOCOLAT BOUC SALOPARD. Au centre de cet acharnement, le son implacable mitraille un mot qui disparaît aussitôt. Sans pause, inlassablement. Puis d’autres termes, qui transmutent, s’assemblent, s’agglomèrent. Puis des préfixes, leurs dérivés. HYDRO… CONTR… AUTO… POLY… Nouvelle accélération. Un O au centre offre un appui visuel, s’y accrocher un instant. Mais l’avalanche ralentit. PASSION SYMPHONIE CONCEPTION FRUIT HORIZON.

Silence, soulagement.

De cette quantité astronomique de mots absorbés sans le vouloir, que va en faire le cerveau? Est-ce pareil à une imprégnation d’images subliminales? 12000 noms communs du dictionnaire ont défilé à une allure frénétique. Impossible de réfléchir, aucune pensée envisageable durant la projection. La « musique » envahit l’espace sonore et physique comme les mots envahissent l’espace visuel et mental. Sans répit.

Je ne peux nier que le théâtre veuille parfois commenter la réalité et en tirer une certaine valeur, mais ce n’est pas le cas dans mes pièces. La réflexion commence lorsque la représentation se termine. Romeo Castellucci

Prise de note de quelques idées émises par Romeo Castellucci lors de l’entretien avec Eric Vautrin (dramaturge du théâtre de Vidy) qui a suivi le film : 

Le théâtre est le sphynx de la vie. Le langage est trompeur. Ce qu’il faut tenter de communiquer est du domaine de la révélation ou de la contemplation individuelle. Retarder le signifié, l’expérience privée, par un signifiant pur, l’acteur, l’artiste qui évoque. L’art est le symptôme, pas la thérapie. Sans jugement, sans intention. Interroger, mais sans répondre : la réponse n’est jamais digne de la question. Le spectateur prendra position devant l’image qui lui est proposée, il en sera responsable. La poésie casse la communication (habituelle), elle est une langue différente. Mon théâtre est celui de la parole qui manque, il est théologique comme l’est celui de Beckett. Donner un rythme, une forme effilée qui touche et pénètre le spectateur. Comme la peinture dans l’art classique occidental, c’est une lutte pour la forme. Utiliser la rhétorique classique, pas la pédagogie. Le corps sur le plateau est vrai, mais il n’est pas la vérité.

Bien que le film de Castellucci n’en soit pas le développement, une des inspirations de ce spectacle semble être le livre de Victor Klemperer (1881-1960), philologue juif allemand, l’un des seuls à avoir (sur)vécu en Allemagne durant la guerre grâce à son épouse « Aryenne » selon les nazis. Il y décrypte «la langue du IIIe Reich» : LTI (Lingua tertii imperii), les mots utilisés par la propagande nazie totalitaire, une rhétorique des affects qui cherche à annuler la pensée. (Source journal Libération)

«Le nazisme s’insinue dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir»

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