« Une île flottante(Das weisse vom Ei) » Christoph Marthaler

Avec Marc Bodnar, Carina Braunschmidt, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Catriona Guggenbühl, Ueli Jäggi, Graham F. Valentine, Nikola Weisse.

Du 3 au 6 avril 2023 au Théâtre de Vidy.

UN SPECTACLE BILINGUE FRANÇAIS/ALLEMAND SURTITRÉ

Une reprise de la pièce vue il y a 8 ou 9 ans dans ce même théâtre lausannois. Les comédien.ne.s, entendu.e.s après la représentation en bord de plateau, ont confié ne pas l’avoir jouée depuis 6 ans. Quelques répétitions et c’est reparti pour notre plus grand plaisir!

Partant des pièces d’Eugène Labiche, en particulier de « La poudre aux yeux » créée en 1861, Christoph Marthaler reprend le thème (deux familles se rencontrent dans le but d’unir leurs progénitures) avec l’idée magistrale d’imaginer les familles de langues différentes, française et allemande. Du boulevard qui ne se ressemble plus tout à fait. Introduisant une dramaturgie de l’absurde quasiment dadaïste dans le théâtre de boulevard, Marthaler pose un regard ironique sur cette île sucrée que sont la bourgeoisie et ses conventions élitistes.

Photo Simon Hallstrom

En guise d’incipit, les personnages s’alignent devant le rideau de scène et expriment rapidement et sur un ton neutre la substance de leurs rôles. Le mélange des langues et le rythme enlevé de leurs échange donnent le ton de la comédie.

Le rideau se lève alors sur le décor kitsch et surchargé d’une maison bourgeoise du XIXe, emplie de bibelots et de portraits des propriétaires. Par contraste avec ce qui précède, le temps est comme suspendu, des cloches sonnent interminablement et le dialogue entre Monsieur et Madame, espacé de silences, traîne en longueur. On attend Frédéric Ratinois, le soupirant d’Emmeline, la fille Malingear. Son arrivée déclenche un nouveau tempo d’échanges.

Tout l’humour des situations s’instaurera dans les petits détails, les postures, les expressions des visages, les intrusions surprenantes, les surenchères verbales. L’incroyable Graham F. Valentine en domestique, toujours pince-sans-rire, arrête la course du temps en zappant et incruste un poème hilarant en anglais (Jabberwocky de Lewis Carroll); Emmeline s’assied dans un mouvement de jupe pour le moins audacieux; Madame Ratinois, se croyant seule, réajuste sa culotte; Monsieur Malingear ronfle royalement; Frédéric, en veste pelliculeuse, est rigide jusque dans ses déplacements; Monsieur Ratinois a des airs de Hulot; et une certaine dame en rouge (ajout de Marthaler) hante les lieux de sa présence/absence en appartés crépusculaires.

Theater Basel / Photo Simon Hallstrom / Catriona Guggenbühl, Graham F. Valentine, Ueli Jäggi

Les objets eux-mêmes ont un rôle: une chaise sans son assise s’avère aussi collante que du scotch, un poste de radio prend la parole, un crâne de cerf devient accessoire indispensable, un cordon électrique refuse de se laisser dompter. Et ce défilé d’animaux empaillés? Ne figurent-t-ils pas l’immobilisme figé dans lequel sont englués les protagonistes?

Les ambiances musicales ajoutent à l’humour des situations, que ce soient les insupportables crissements d’une aiguille de pick-up, les musiques de films romantiques, Schubert ou ce Down Town que tout le monde à en tête. Les interprètes prêtent aussi leurs voix: le domestique guindé chantant « The old sow »,  les hommes interprétant en choeur l’Ave Verum,  Frédéric vocalisant « le papa du papa« .

D’autres moments burlesques, comme les discours que chaque père lit dans la langue de l’autre (qu’il ne pratique pas) qui se transforment en baragouinages aussi incompréhensibles que désopilants, la démonstration « aérienne » de la machine à stopper les ronflements, les mimiques des amoureux rappelant les parades nuptiales d’oiseaux improbables.

Photo perso

A comédien.ne.s remarquables, références exceptionnelles: un mélange de Buster Keaton, Jacques Tati et Tex Avery, un zeste de Jacqueline Maillan, et voilà Labiche revêtu d’un emballage cadeau Dada irrésistible!

Ball joue du piano, Hennings chante en français et en danois, Tristan Tzara récite ses poèmes en roumain. Le décor est signé Janco et Arp. Bientôt, les représentations intègrent des lectures simultanées, accompagnées de bruitisme. (inauguration du cabaret Voltaire, 5.02.1916)

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