Luc Tuymans (1958) au Palazzo Grassi, Venise

Luc Tuymans, « Me (moi) », 2011

Le peintre belge Luc Tuymans (né en 1958) expose au Palzzo Grassi, avec pas moins de quatre-vingts œuvres de 1986 à aujourd’hui, et une nouvelle création réalisée in situ pour l’atrium du Palazzo.

Peintre figuratif, sa palette semble s’attacher à des tons délavés malgré une lumière éblouissante. Evanescente comme s’il voulait révéler des choses qui se refusent à luire. Et c’est bien son propos. Le mal est son thème de prédilection. Ses toiles sont des arrêts sur image, il stoppe net le film de l’histoire collective sur un fait, un personnage, un objet, une scène ou un morceau de ceux-ci.

« Les Revenants », 2018 (huile sur toile)

Le tableau ci-dessus est inspiré de la série Twin Peaks de David Lynch. Luc Tuymans, après ses études en Ecoles d’art à Bruxelles et Anvers, commence sa carrière artistique par la réalisation de film et reprend la peinture en 1985. L’inhumain y est ressenti immédiatement.

Le parcours de l’exposition n’est pas chronologique et montre des oeuvres dès 1986. Le fascicule d’accompagnement, très détaillé, développe la démarche de l’artiste ainsi que le thème inhérent à chacun des tableaux. J’y ai puisé mes informations.

« The Valley », 2007. collection Pinault.

L’emprise mentale est au coeur de ce portrait d’enfant au regard buté. Il s’agit d’un des acteur du film « le village des damnés », dans lequel ceux qui sont en théorie le plus proche de la pureté, les enfants, deviennent des créatures cruelles et inhumaines.

« Ce qui m’intéresse, c’est le résidu des choses, ce qu’on voit une fois qu’on a fermé les yeux. » Luc Tuymans

« Embitterment (amertume) », 1991.

D’après l’artiste, ce Triptyque serait est « un autoportrait émotionnel, né d’un sentiment de rage, d’exclusion de soi-même ». Comme l’intérieur du corps qui se mettrait en relation avec ce sentiment d’impuissance. Couleur de la chair, écrasement intérieur.

« Instant », 2009 (103.5×70 cm)

Par son travail orienté dès le début vers l’idée de mémoire et la question du pouvoir, Luc Tuymans évoque ces problématiques par le biais de la prise de photographie. L’aveuglement du sujet est généré par la violence du flash, l’image est capturée, prise et tirée. Un vocabulaire de chasseur et de guerrier.

« Still Life (Nature morte) », 2002 (347,8×502,5 cm)

Cette nature morte monumentale est d’un format  qui tranche avec celui de la plupart des oeuvres de l’artiste. Il dit l’importance, la démesure. Il surgit du vide. Faisant suite aux attentats du 11.09.2001, ce tableau, montrant ce qui nous permet d’être en vie, des fruits et de l’eau, évoque le contraire d’une vanité. Il exprime la fragilité de la vie, mais aussi sa résistance. « Still life » signifie aussi « encore la vie »!

 

Ce tissu fut peint d’après la photo d’un détail du manteau d’un saint d’une peinture de Jan Van Eyck, peintre flamand du XVe siècle. Il exprime, au-delà de sa richesse esthétique, la ségrégation sociale que les vêtements peuvent susciter. Extrêmement codifiés à l’époque, ils convoquent encore un jugement de classe.

 

Le seul tableau de l’exposition contenant du noir, un noir profond et mouvant, est ce rivage, une citation de cinéma. Un autre intitulé peut être « Reddition », des marins allemands qui se rendent dans un film de 1968 (Twist of Sand). Un tableau  saisissant et d’une beauté abstraite où les figures sortent de la nuit lorsqu’on s’en approche.

« Allo!I », 2012 (133,7×182,6 cm)

Le tableau suivant montre l’ombre de l’artiste en train visionner une scène d’un film sur Gauguin où l’un des protagonistes reste pétrifié par la découverte des oeuvres  du peintre décédé.

« Dirt Road (chemin de terre) », 2003. 153,5×127 cm

Un étonnant sujet: un morceau de trottoir! Intrigant et ordinaire à la fois, il est l’occasion d’une plongée étrange dans la pénombre. Outre la technique exceptionnelle, le mystère du sujet invite à s’échapper dans les suppositions.

L’exposition du Palazzo Grassi s’intitule « La Pelle », la peau. L’influence de la photographie et du cinéma, arts de l’ombre et de la lumière, caresse toute la présentation. Les sujets utilisés par Luc Tuymans dans son travail nous invitent à contempler la surface de quelque chose, surface qui recouvre toute une machinerie organique cachée, masquée, circonscrite. Une peinture figurative emplie de significations, de malaises, de questionnements, toute en clair-obscur. Le doute semble être un thème majeur de ce peintre génial. A fouiller sous la douceur de la peau des choses, les viscères que l’on y découvre peuvent être putrescentes.

 

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Cette rétrospective du peintre Luc Tuymans démontre encore une fois qu’une peinture figurative emplie de concepts acquiert une extraordinaire puissance. Sa technique picturale et ses sujets récurrents, comme le nazisme et le mal en général, expriment un questionnement perpétuel sur la nature humaine et les racines de son dévoiement. Tenter de « mettre en lumière », au propre comme au figuré, est pour moi la dimension magistrale de cette oeuvre exceptionnelle.

2 réflexions sur “Luc Tuymans (1958) au Palazzo Grassi, Venise

  1. Je pense qu’il ne faut pas de « h » à Tuymans.
    Ceci étant dit, j’ai apprécié votre reportage sur cette superbe expo-rétrospective.
    Merci pour vos commentaires avertis.
    Isabelle.

    Aimé par 1 personne

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