« Les Voüéces » Louis Bonard

Théâtre de Vidy, Lausanne, du 20 au 31 mai 2026

Ecriture et jeu: Louis Bonard et Michèle Gurtner

C’est le médiévalisme* et non le médiévisme qui l’occupe. Créer un pont, un lien, une évocation du Moyen Âge par le biais de la mise en scène. En faire une comédie, mais pas seulement: les voix, voüéces, auront leurs mots à dire.

*Le médiévalisme est la reconstruction et l’étude des représentations post-médiévales du Moyen Âge, adaptées aux préoccupations contemporaines, le médiévisme étant l’étude scientifique du Moyen Âge.

C’est un de ces spectacles dont on ne sait que dire en le quittant et qui vous entraîne à sa suite dans la nuit, et le lendemain, et peut-être plus encore. Ces deux dames jouent de leur innocence, de leurs voix, de leurs postures et de leurs gestes pour plonger dans cette représentation de l’époque médiévale ou plutôt de l’une d’elles, car le Moyen Âge a plusieurs figures: il a duré 1000 ans! Leurs coiffes en papier font le job, double hénin et tresses enroulées. Les longues robes à collerettes de même. Le décor est sobre, blanc et pure, un sol dallé et deux fauteuils minéraux. Un petit escalier s’enroule sur le côté de la blanche toile de fond. Les atmosphères seront réalisées par l’éclairage et les musiques. Il faut dire qu’elles logent dans une haute tour et ne semblent pas près d’en sortir…

Photos © Julie Masson

De ces deux dames aux prénoms obsolètes (Frénéjus et Rodogonde), nous ne saurons que peu de choses. On remarque que l’une semble être douairière, l’autre, dame de compagnie, prenant exemple sur elle. Assises sur leurs trônes elles brodent, boivent, font des mines, se sourient, mimant avec élégance leurs activités. Elles se lisent de petits fabliaux dans un langage simili vieilli, greffant nombre de s au coeur des mots. Il leur arrive de simuler jouer d’instruments musicaux de leur temps. Et de dessiner aussi, l’une posant pour l’autre. Ouvrir une fenêtre pour hurler son enfermement est la seule échappatoire à l’atrabile. La première cependant est souvent prise de coliques et doit courir aux latrines, desquelles on entend ses efforts pour extirper des fèces rebelles. Comiques et un peu ridicules, artificielles et si humaines, ces « archétypesses » de dames d’antan sont aussi désarmantes qu’attendrissantes.

© acrogame, Fotolia

Tout cela pourrait paraître bien innocent s’il n’y avait cette voix, une voix âgée sortant des limbes. Ses interventions régulières sont empreintes de mélancolie et de mises en garde. Elle compare le monde à un trou de solitude tout en regrettant certains moments délicieux. Elle se présentera comme une femme de lettre qui n’arrive pas à se faire entendre. Peut-être une allusion à ces femmes redécouvertes il y a peu: Christine de Pizan? Hildegarde von Bingen? Ou alors la voix d’un futur accablant, susceptible d’être…ou de ne pas être. Elle affirme que quelques notes de harpe sont un signal pour tourner la page. L’entendons-nous? Elle finira par chuter, comme tout un chacun, dans l’abîme menaçant qu’elle a vainement tenté de colmater. Sa voix légèrement tremblante donne vie à une narration désenchantée et pourtant empreinte d’espérance.

Photos © Julie Masson

Finalement, ce sont des chants médiévaux de superbe qualité que nous offriront les protagonistes de cette fable médiévale, dévoilant une impressionnante technique vocale. Le final, empruntant le chemin de la technologie 3D, occasionne une voie passant par le fantastique. Pour aboutir à la facétie mi-figue mi-raisin qui parcourt la pièce.

Une épopée moyenâgeuse paraissant toute simple, parce que parfaitement orchestrée par les comédien.nes. Leur jeu scénique, le comique des situations, la finesse de la présentation donnent à cette pièce une originalité saisissante. Une écriture ouvrant sur une symbolique hétérogène qui se termine idéalement par de multiples oxymores.

Photo perso

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