« Meat me in Paradise » Massimo Furlan/Claire de Ribaupierre/Vinciane Despret/ Pierre-Olivier Dittmar

Pour une suite des mondes

Théâtre de Vidy, du 24 avril au 3 mai 2026

L’extrait de texte en prologue de la feuille de salle me plaît beaucoup:

« Quelqu’un sait où est passé le chien? »

En effet, par où avons-nous fait passer les espèces animales pour nous plaire, à nous les humain.es, nous qui rêvons encore au paradis alors que ce que nous avons opéré sur la Terre est si déplorable. La formule usitée du « Carpe diem » en dit long. Nous préférons nous aveugler et nous reculons devant une réflexion qui nous conduirait au-devant de la scène apocalyptique qui attend les générations futures, attitude qui ne met pourtant pas fin à notre angoisse latente.

Pour penser ce paradis utopique et inviter à la réflexion, l’auteur et metteur en en scène Massimo Furlan et la dramaturge Claire de Ribaupierre ont invité l’historien et médiéviste Pierre-Olivier Dittmar et la philosophe et éthologue Vinciane Despret. Leurs recherches s’attachent au vivant animal et végétal qui, tout au long du passé, a dû s’adapter et résister. Autour de leurs récits, iels tentent de mettre en action une réflexion positive. Partant de l’imaginaire religieux originel, nous avons tendance à confondre Jardin d’Eden et Paradis, nous dit l’historien! Le premier à priori riche des diversités du vivant et le second dépeuplé de toute autre espèce, corps rendus abstraits et abscons. Face à la cristallisation des récits ancestraux, c’est la construction de nos imaginaires qui est interrogée ici. L’éthologue, elle, nous racontera des comportements animaux surprenants et nous rendra attentifs aux micro- habitants de notre corps.

Photos © Pierre Nydegger

Un chien dans une barque, un chien embarqué par le glissement du temps. Il inaugure la représentation, se laisse entraîner avec confiance au son d’une chanson populaire annonçant un anniversaire. Puis apparaît un homme âgé, ou plutôt l’image que l’on pourrait se faire d’un patriarche: longs cheveux, barbe et tunique blanche. Il sera alternativement l’anxieux Jean-Pierre et Noé l’élu de Dieu. Une deuxième silhouette se profile, une femme, muette, toute de noir vêtue, le visage dissimulé sous une longue et sombre chevelure. Deux faces d’une humanité, l’une naïve et tourmentée, l’autre immuable et sans affect, bâtissant, comme un jeu, une société capitaliste et bétonnée. Les deux chercheur.euses s’équipent alors de chaussures de marche pour cheminer avec le public dans les méandres des idées reçues, créatrices d’angoisses, comme la nuit et les bêtes sauvages, ou la genèse de la misogynie.

« Avant le déluge, les hommes sont végétariens comme dans le jardin d’Eden, après ils sont carnivores. Dieu dit aux hommes: «Soyez la terreur et l’effroi de tout ce qui se meut sur terre.» Ce tournant est symboliquement capital: la relation avec le vivant change, les humains peuvent tout s’autoriser. » (Claire de Ribaupierre, Le Temps)

L’illusion de la souveraineté humaine ne date pas d’hier, et l’éclairage du médiéviste assorti des observations de l’éthologue nous offrent des anecdotes et des commentaires inédits. L’ordre et le contrôle marquent le besoin de domination de l’homme sur la nature et ses occupant.es. Le récit théâtral se construit aussi avec des projections d’images évoquant par exemple une cité idéale « paradisiaque » ordonnée et minérale, dont les animaux et les végétaux sont exclus.

L’émergence du capitalisme ne fait qu’exacerber l’idée de domination sur le sauvage végétal ou animal. A l’heure de la sixième extinction, le paradis sur terre se réduit à peau de chagrin tandis que le céleste est obsolète. La thématique du spectacle incite à d’autres scénarios, ceux que l’on peut trouver autour des espèces animales et végétales, du côté du ré-ensauvagement, de la féralité (ou dédomestication de la nature, voir ici).

Le spectacle n’est jamais pédant ou doctoral, les espiègleries de la chienne Cacahuète, celles de Jean-Pierre et certains récits des deux chercheur.euses égayent un propos qui ne sombre pas dans le pessimisme, malgré sa gravité écologique.

La femme en noir, cette entité muette à laquelle le monde s’est soumis (qu’on la nomme capitalisme, progrès, industrialisation, etc), saisit la direction de la barque temporelle. Cette chimère ayant transmuté et enfin accepté la complétude fondamentale, celle de l’union de toutes les formes vivantes à l’Humanité, charge la cité soi-disant idéale érigée par ses propres soins, détruisant ainsi un monde mortifère. Elle s’unit à la vie humaine dans la tendresse d’une danse.

Se saisir des savoirs des chercheur.euses, les insérer au spectacle vivant, tenter de renouveler les imaginaires habituels en se basant sur des historien.nes, des scientifiques, des philosophes, en les incluant dans le monde artistique. Théâtraliser leurs découvertes, leurs observations, leurs intuitions, c’est mettre à portée des pistes de réflexions, dans une esthétique symbolique et marquante. C’est rassembler autour d’idées, remettre en questions des traditions obsolètes. C’est tout simplement offrir une possibilité d’évolution vers d’autres futurs possibles.

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