Comédie de Genève, du 14 au 18 avril 2026
« Alors ça commencerait comme ça, par le plus inconcevable, une histoire vraie jamais vérifiée, une révélation jamais certifiée. Dans d’autres dimensions du vide, il existerait des mondes tellement différents… »

C’est dans ce monde différent que nous invite le metteur en scène Joël Pommerat. Ce monde, c’est celui de l’adolescence, de ses convictions et de sa radicalité. Ces deux silhouettes au fond du couloir ont un chemin à parcourir, celui qui les éloigne de l’enfance et les rapproche de ce monde adulte qu’elles décrient.
Ce « titre provisoire » exprime ce passage. Elles sont petites, mais vont grandir. Ce sont des filles de prime abord, elles deviendront adultes. On peut les qualifier de modernes, mais seulement à cet instant-là qui ne durera pas.
Les images vidéo de Renaud Rubiano et la scénographie d’Eric Soyer qui accompagnent cette production retracent à merveille ce parcours à la limite du fantastique, cette transition au coeur de laquelle ces jeunes se débattent, entre réalité et croyances, embarqués avec passion dans la découverte, entre autres, de sentiments et de sensations inéprouvées.
Il y a deux récits qui n’en feront qu’un. Il y a la réalité quotidienne et l’enfermement occulte. Il y a le factuel et l’imaginaire. Et tous deux sont liés en cette période de transmutation adolescente. D’un côté la chambre d’enfant est encore habitée par une peluche et de l’autre la boîte en lévitation emprisonne une identité qui aimerait en sortir. Un arrachement inévitable, une distance à installer, des peurs à terrasser. Même l’ours en peluche semble menaçant, pour ensuite inciter au départ. Jade est craintive autant que Marjorie est audacieuse. Jade est choyée autant que Marjorie est maltraitée. Ensemble elles s’épaulent et se fraient un accès vers une forme d’autonomie et de respect. Au-delà de la peur et de la colère, leur indéfectible amitié sera le socle de leur essor. Marie Malaquias et Coraline Kerléo interprètent leurs personnalités avec brio.

Les parents ne sont jamais visibles, seules leurs voix témoignent de leur intervention. Cette autorité parentale, qui limite et ordonne, remet en question l’affection primitive et crée la distance. Elle induit la défiance (de faux parents se transformant en monstres durant la nuit) et la transgression des règles. Par ce biais d’opposition seulement, une altérité identitaire aura la possibilité de naître.
La seconde histoire, celle de la fille enfermée dans cette boîte, semble évoquer les injonctions aux stéréotypes, tandis que le garçon, sujet aux rigueurs du passage du temps, représenterait l’horreur du vieillissement. Toute la question est d’ouvrir ou de ne pas ouvrir la boîte des désirs… pour se laisser aller à aimer.
Ce récit extraordinaire est à l’image de son propos: sombre et éclairant, imaginaire et explicite, terrorisant et audacieux, mystérieux et intelligible, conte et réalité, autant d’oxymores dont est composée cette période complexe qu’est l’adolescence.
Entre chaque scène, la salle obscurcie offre une courte pause, la respiration habituelle donnée par Joël Pommerat dans ses spectacles. Les esthétiques qui parcourent la représentation subjuguent à tel point que l’on pourrait craindre de manquer une part du récit. Il n’en est rien et les concepts visités dans la pièce installent une large réflexion. Disons aussi que l’humour malgré tout traverse ce schéma narratif plutôt angoissant et que les strates de son exploration permettent d’y assister à différents niveaux et âges.
