Comédie de Genève , du 31 janvier au 5 février. Photo en-tête© Marie Clauzade
Avec Vincent Berger, Olivia Corsini, Florent Dupuis, Katia Ferreira, Adrien Guiraud en alternance avec Christophe Gaultier, Émilie Incerti Formentini, Mathias Labelle, Robin Lhuillier, Lou Martin-Fernet, Charles Morillon, Marc Prin, Pierre Timaitre, Haini Wang, et la participation d’amateur-ices romande-es. traduction Olivier Cadiot.
Une foule sur le plateau, plus de quarante personnes. Une fête où l’on boit jusqu’à plus soif. Tchekhov a 18 ans lorsqu’il écrit Platonov,, la société russe change, la classe moyenne est exposée à de nouvelles valeurs et se compose une nouvelle identité.
Anna organise son habituelle fête de l’été malgré des dettes héritées de son mari décédé. Elle y rassemble ses ami.es qui sont aussi ses créanciers. Sacha est déjà là, la jeune et naïve épouse de Micha (ce fou de Platonov). Gabriel est un riche mari potentiel pour Anna. Serge, qui vient d’épouser Sofia, filme les convives en les questionnant sur leur vision personnelle de l’amour.
Le procédé du metteur en scène Cyril Teste inclut la prise de vue cinématographique en direct. Un grand écran surplombe la scène et permet au public d’assister aux dialogues en aparté qui se déroulent tout au long de la fête. Grâce à ce dispositif, nous avons accès à l’intimité des personnages, durant le déroulement de la fête. Scrutant les expressions au plus près, la caméra intensifie les dialogues tout en conservant l’atmosphère festive environnante, un nombre élevé de figurant.es créant l’affluence des invité.es.
Le plateau est investi par de longues tables nappées de blanc, garnies de verres, de bouteilles, de fleurs et de fruits. D’abord caché par quatre écrans mobiles, un guitariste trône sur un podium, animant les festivités. Le plateau ne restreint pas les actions des comédien.nes, certaines scènes débordant près des fauteuils des spectateur.ices.

Les agapes ont déjà commencé lorsqu’arrive Micha, accueilli avec ferveur. Sa personnalité émerge par ses commentaires sur son père récemment décédé qu’il détestait. On le découvre tourmenté par la présence de Sofia qu’il a connu précédemment. Gabriel lorgne Anna et Nicole attend sa compagne Maria dont on apprend qu’elle aussi a connu Micha. Ce dernier s’occupe peu de son épouse Sacha, qu’il appelle son « ange gardien » et que l’on sent d’une pureté où effleure une fragilité latente. L’argent est constamment présent dans les rapports entre les participant.es, en filigrane comme en espèces. Le voleur rafle ce qu’il peut et le banquier cache bien son jeu. Micha le baratineur séduit et embobine. Il finira par livrer un peu de franchise à Anna qui le pressait d’être son amant.
Tout autour d’eux les gens éclusent des shots d’alcool et dansent, discutent, picorent. Les intrigues se nouent, tournant autour de Micha qui, sous des dehors amicaux, est sans scrupules et manipulateur. La cohésion du groupe est fictive et se retrouve uniquement lors d’une danse collective, comme un liant superficiel, mais réconfortant.
Après les feux d’artifice, lorsque seules les bougies éclairent une scène dépouillée, les personnages ôtent le masque. Iels ressemblent à ce qu’iels sont vraiment, des marionnettes guidées par leurs egos, leurs désarrois, leurs espoirs, leurs rêves, leur folie, leurs mensonges. Plus pathétiques que ridicules, seulement des humains, tentant d’éviter l’ennui, se débattant avec leurs contradictions. Les invités se repliant sur les côtés, redeviennent spectateur.ices de théâtre. Sans caméra, le plateau est uniquement éclairé de bougies éparses. La place est prête alors à accueillir la fin de Micha, une surprise surgissant de qui l’a produite. Une esthétique théâtrale très réussie qui restera dans les esprits.
Sur l’autre rive évoque La Mouette à plus d’un titre. Malgré le chaos de cette foule festive et quelques difficultés à orienter le regard, cet hommage de Cyril Teste déploie à nouveau l’acuité du regard de Tchekhov sur la société humaine. Cette pièce de jeunesse insuffle déjà l’universalité du propos de l’oeuvre entière, descriptive de comportements humains inaltérables.

