Théâtre de Vidy, du 9 au 11 octobre 2024
Boa Noite Cinderela (Bonne nuit Cendrillon) est au Brésil le surnom des drogues du viol, secrètement dissoutes dans les boissons des victimes. Cette substance, ingérée durant le spectacle par Carolina Bianchi (vrai ou faux, dans le cas du théâtre, ce n’est pas important), implique l’artiste dans une performance de Body Art en forme d’interrogation sur les violences faites aux femmes, ainsi que d’hommage aux performeuses du corps dès les années 60, entre performance ponctuelle et théâtralité. Ce mouvement, le Body Art, fait apparaître le corps comme le vecteur de la contrainte et de la rébellion. Gina Pane, Marina Abramovic, Rebecca Horn, Valie Export, Ana Mendieta, Yoko Ono, Tania Bruguera, Regina José Galindo, Rebecca Belmore, entre autres artistes femmes, se sont caractérisées par leurs actions artistiques à caractère choquant, explorant la douleur et répandant leur sang.
L’artiste phare de cette pièce, l’inspiratrice de Carolina Bianchi est Pippa Bacca, artiste italienne, laquelle entreprend un voyage en auto-stop (Brides on Tour) avec une comparse (qui abandonne). Pippa choisit comme règle et défi de ne jamais refuser de monter dans une voiture. Vêtues de robes de mariée blanche, elles désirent propager un message de paix et de confiance. Prévu et organisé depuis l’Italie jusqu’au Moyen-Orient, Pippa (33 ans) sera violée et tuée peu avant d’arriver à Istanbul.
La pièce débute sur un prologue en forme de conférence donnée par Carolina Bianchi portant sur une sorte d’historique des violences faites aux femmes. Les quatre panneaux de « La Chasse » de Boticelli (1483), illustrant L’Histoire de Nastagio degli Onesti, montrent à quel point la violence et la menace sont de mises à la domination masculine. En 2010, un footballeur brésilien a commandité le meurtre d’Eliza, la mère de son fils, dont le corps a été jeté aux chiens. Plus de 600 années d’écart et toujours cette même haine… Elle mentionne aussi l’art de la performance, commençant par les sacrifices, qu’elle qualifie de porno, des mutilations des Saintes pour échapper aux hommes (ICI un essai sur les récits hagiographiques).
Carolina cherche et interroge les motivations de Pippa: quel est le visage de la bonté? et comment ressusciter une performance? Elle évoque le souvenir personnel violent qu’elle a enfoui et qu’elle cherche à retrouver, malgré la confusion et la perte de mémoire provoqués par la drogue.

« L’amour n’existe pas. Seule la tendresse existe. L’amour existe dans le rêve. » Ayant ingurgité la drogue, elle s’endort sous l’effet du GHB.
La deuxième partie est prise en charge par le collectif de la troupe, huit comédien.ne.s. Il y a dès lors beaucoup à lire sur l’écran où défilent les phrases d’un texte, pendant qu’une fête, chorégraphie déjantée et luxurieuse, a lieu sur le plateau. Dénonciations des meurtres de Ciudad Juarez, poème de Roberto Bolano, réflexions, le texte est fourni et on perd pied face à ce qui se passe sur scène.

La scène presque finale est impressionnante, une intrusion dans le corps même de l’artiste, nous offrant une image quasi sacrificielle. Elle m’évoque l’installation vidéo Corps étranger de l’artiste Mona Hatoum : une petite pièce cylindrique sur le sol de laquelle était projetée une vidéo, un voyage endoscopique au sein du corps de l’artiste.

Après deux heures et demie de concentration sur ce thème, on sort de la salle passablement étourdi.e.s par ce qui nous a été proposé. Au-delà de son esthétique originale, c’est pourtant un travail artistique profondément nécessaire et utile qui montre à quel point l’accumulation des violences faites aux femmes a construit le monde… et continue de le faire.
« Je n’ai pas de souvenir de mon viol. Je cherche à poétiser ce vide. »
Carolina Bianchi (Entretien sur « La Déferlante »)


Lu il y a 6 ans un roman qui tournait autour de Pippa …. cette pièce me semble bien remuante.
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Elle l’est…mais j’aime le théâtre qui remue 😉
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