« À l’instar d’une bonne recette, toute personne sait ce qu’elle est, quel en est le goût et même comment la reproduire – peut-être même autrement, selon sa propre interprétation ; ou peut-être pourrait-elle servir de base à quelque chose de complètement nouveau, une possibilité. »
Rirkrit Tiravanija, fils d’un diplomate thaïlandais, est né à Buenos Aires. Il a grandi principalement en Thaïlande, en Éthiopie et au Canada. Ses études artistiques ont eu lieu à Toronto et à Chicago. Il vit et travaille à New York, Berlin et Chiang Mai, en Thaïlande.
La rétrospective que lui consacre le Luma réunit des œuvres participatives, des sculptures, des films, des photographies, des peintures et des travaux sur papier produites durant les quarante dernières années. La dimension sociale de son travail est cruciale.
Entrant dans le lieu d’exposition, nous sommes immédiatement transportés dans la reconstitution d’une boutique thaïlandaise dont la principale activité serait de vendre des parapluies!
C’est ensuite une table de ping pong qui invite à l’interaction, alors que les murs sont recouverts de dessins au fusain formant une fresque en cours de réalisation qui montre des personnes en train de manifester. L’artiste collectionne en effet les photographies de manifestations qu’il utilise et partage en les dessinant. Ici, des étudiants ont été invités à collaborer à cette frise.
Si Rirkrit Tiravanija expose ainsi des tables de ping pong, c’est en hommage à un autre artiste, Julius Koller, qui en a fait une activité subversive en Tchécoslovaquie alors que le régime communiste dissuadait le public de se réunir et de converser.
Les petits tableaux dessinés, toujours illustrant des manifestations dans différents pays, sont accrochés non loin de la projection de « Bangkok Boogie Woogie« , un film commémorant le Savage May (2010) en Thaïlande où les contestataires du régime envoyaient rouler des pneus enflammés vers la police ou l’armée.
« Le langage artistique vous permet de contourner les ensembles pour trouver des chemins de traverse. »
Nouvelle reconstitution, celle de 1990, Untitled (Pad Thaï). Invité à exposer dans une galerie new yorkaise, l’artiste est arrivé en retard avec des ingrédients alimentaires et des woks et s’est mis à cuisiner. L’oeuvre devient collective lorsque le public est invité à se restaurer. Ce qu’il cherche à faire, c’est « restituer la vie autour des objets ». Plaçant l’humain au centre de son travail, Tiravanija, avec la nourriture, crée des expériences de communication qui pour lui, ont une dimension spirituelle et dépassent les frontières physiques et imaginaires. Les reliquats du repas et la vaisselle sale ont été conservé pour l’exposition. Une posture que l’on pourrait relier à celle de Daniel Spoerri et son Eat Art (article ICI).
Une autre action plutôt drôle est celle de la création d’une société Trabanongoo Inc. pour breveter les inventions d’artistes. il crée un prototype permettant de dévisser sans perdre les vis, en fait la publicité et vend des actions de la société. Les certificats de ces actions, exposés ici, sont considérés comme des oeuvres d’art. Ce qui me rappelle le chèque tzank de Marcel Duchamp ou encore ses obligations pour la roulette de Monte Carlo.
En 1994, pour une exposition collective au musée Reina Sofia de Madrid, Rirkrit Tiravanija prend plusieurs jours pour le trajet, qu’il effectue à bicyclette, entre l’aéroport et le musée. L’attirail de cuisine qu’il a embarqué lui permet de cuisiner pour les gens qu’il rencontre. A l’arrivée, il expose le matériel, la bicyclette et les vidéos qu’il a tournées lors de son périple.
Tiravanija enseigne l’art à sa façon particulière. Il dit préférer collaborer et discuter de l’art plutôt que se poser en professeur. En 1998, il embarque avec cinq étudiants dans un camping-car, voyageant en Californie durant un mois, s’arrêtant dans les sites de Land-Art. De Los Angeles à Philadelphie. Sur les maquettes, une citation de Marcel Duchamp: Readymade Réciproque. Utiliser un Rembrand comme planche à repasser.
Citations et inspirations d’artistes ayant tracé le chemin de l’art contemporain sont présentes dans son oeuvre. Citant des oeuvres historiques comme Rauschenberg lorsqu’il efface un dessin de De Kooning et Morris quand il en enregistre le son, c’est le processus conceptuel qu’il intensifie en éditant le disque vinyle de sa performance. une salle présente cette installation sonore et deux dessins effacés.

De véritables bonzaï accompagnés de leur reproduction 3D en polyamide dans des boîtes en acier renvoyant leurs reflets et voilà représentés la nature et l’artificiel, l’intérieur et l’extérieur, le temps et l’espace, etc. Au fond, une vidéo tournée en 2008 de John Giorno (1936-2019) lisant des poèmes (extrait), est un exemple d’archivage et de mémoire sur un des pionniers de l’art new yorkais émergeant à cette époque. Le film a été tourné dans le centre d’expérimentation mythique (The Bunker) de John Giorno.
Il y a des idées (…) qu’il me semble important de citer, de diffuser, d’interroger à nouveau. (…) J’ai plus ou moins utilisé la cuisine comme base pour mener une attaque contre l’esthétique culturelle des attitudes occidentales à l’égard de la vie et de l’existence. Rirkrit Tiravanija

Les procédés indéfinissables et originaux que Rirkrit Tiravanija a mis en place dès les années 90, étaient et restent difficiles d’accès dans un musée. Les oeuvres présentées étant, à l’origine, interactives, elles nourrissaient (c’est le cas de dire) un public participant activement à l’oeuvre. Les voir ici, dans cet espace propre et net, parait légèrement déplacé. L’artiste se dit « enfant de Fluxus« , un mouvement artistique protéiforme des 60’s basé sur le partage, hors des formes et normes muséales en vigueur à cette période. Tiravanija prétend que c’est dans l’usage que se construit l’oeuvre (et j’ai manqué les urinoirs chromés utilisables de l’expo…). Il fait aussi l’apologie du moment partagé, ce qui est remarquable, mais pas évident dans cet espace muséal.
Je suis particulièrement intéressé dans les relations mais pas dans l’esthétique (rires). (…) S’interroger c’est ce qui permet aux choses de changer et d’évoluer.
La question, face à l’art actuel si polymorphe, est « Qu’est-ce que l’on peut encore faire? ». Rirkrit Tiravanija se la pose avec ses amis Philippe Parreno et Pierre Huyghe, dont les derniers travaux ne m’ont pas convaincue jusqu’ici (une salle de Parreno au LUMA et l’expo de Huyghe à Venise). Cependant leurs recherches à tous les trois sont pertinentes, tout comme le furent celles de Marcel Duchamp en son temps: comment réinventer l’art à l’aune de notre temps.







Une réflexion sur “Rirkrit Tiravanija (1961) « A Lot of People »”