Avec Eben Genis, Atandwa Kani, Mongi Mthombeni, Wessel Pretorius, Asanda Rilityana, Buhle Stefane, Jennifer Steyn
Ce spectacle est né en 1995. Politiquement, c’est une date clé pour l’Afrique du Sud post apartheid. Libéré en 1990 après avoir été emprisonné durant 27 ans, Nelson Mandela a été élu président démocratiquement. Son but, d’entente avec celui du président afrikaner déchu (F. de Klerk, tous deux sont prix Nobel de la paix 1993), est de rapprocher blancs et noirs, d’éviter une guerre civile. Des compromis complexes et douloureux pour les victimes des atrocités commises sur la population noire par les escadrons de la mort, composés de policiers et de militaires pro-apartheid. Un jury est instauré, la Commission vérité et réconciliation (CVR), présidé par Monseigneur Desmond Tutu, le but étant d’accorder des compensations financières aux victimes (des années après, ils recevront environ 200 euros!) , mais aussi d’accorder des armistices aux bourreaux (21 500 victimes et 7 112 bourreaux). Une expérience de justice restaurative qui interroge sur l’effort monumental qu’elle suppose de la part des victimes.
Pactiser avec le diable en échange de la tranquilité! Capitalisme et colonialisme, les prises de pouvoir sont les thèmes centraux de la pièce, mis en lumière par les mythes coloniaux (progrès, mission de civilisation…). « L’Afrique du Sud a choisit la paix plutôt que la justice » a déclaré William Kentridge et ce que l’on voit du « Happy Ending » de la pièce est une métaphore des compromissions effectuées pour tenter la pacification.
Donc le spectacle est resté identique à ce qu’il était il y a trente ans. On pourrait le trouver vieillot dans sa facture. Les marionnettes sont manipulées à vue par deux personnes, l’un.e des marionnettiste prêtant sa voix au pantin. Elles ne révolutionnent pas le genre, mais sont impressionnantes. La scénographie, en forme de bibliothèque, mais aussi de tribunal, paraît poussiéreuse, mais elle est significative de l’aspect politique de la pièce. Les oeuvres d’animation de Kentridge (expo RA, Londres 2022) dynamisent formidablement la mise en scène. Il dessine au fusain et, conservant le même support de papier, il efface, ajoute, retravaille, en filmant les étapes de modification. Des avions en vol, les plats métaphores servis au colonialisme, cette cuillère creusant son sillon dans la carte de l’Afrique, les safaris meurtriers, Dieu en forme de porte-voix, etc., autant d’épisodes conçus et dessinés par Kentridge. De plus, des ombres chinoises apparaissant quelquefois sur l’écran central, dont le défilé d’une fanfare brinquebalante que l’on découvre peu après sur le devant de la scène, ponctuant une face poétique de ce tableau pathétique.
Le texte en langue anglaise est surtitré en français. Il est très touffu et ne rend pas l’ambiance poétique et versifiée de l’original. Des difficultés de compréhension peuvent s’ensuivre. Cependant, il est clair que l’expérience de l’Afrique du Sud met en lumière l’exploitation et la colonisation des esprits et des territoires africains et autres. L’analogie avec le Faust II (1832) de Goethe est pertinente. Bien que réécrite, elle montre l’ascension diabolique de Faust épaulé par Méphistophélès (un comédien excellent et sarcastique en diable!) pour conquérir les pouvoirs dominants, héritage qui perdure sur le continent africain (mais pas seulement) avec les grands prédateurs de notre temps, gouvernements ou personnes. Le démon, son ton sarcastique et ses actions malfaisantes, est une image criante de certains personnages contemporains dont l’appétit capitaliste et l’immoralité marquent notre temps. Il est d’ailleurs le seul personnage incarné par un humain, les autres protagonistes étant représentés et joués par des marionnettes.
Au final, un spectacle d’une durée d’une heure et demie, conscientisation politique et historique, art vivant à l’humour caustique, et l’occasion d’approcher l’art extraordinaire de William Kentridge.
« La production de Faustus in Africa ! est intéressante parce qu’en y retravaillant 30 ans après, je me suis aperçu que beaucoup d’images qui se sont retrouvées ultérieurement dans mon travail, avaient leur origine dans ce spectacle : par exemple le disque rotatif que Faust utilise pour tirer sur ces cibles lorsqu’il est en safari, la cuiller qui s’enfonce dans la terre en nourrissant l’Empereur, ou encore la liste des morts, une idée que l’on a retrouvé plus tard dans d’autres spectacles – en l’occurrence, les noms de tous les Noirs assassinés, que l’on n’a jamais dé nombrés, alors que les armées européennes enregistraient le nom de chaque soldat tombé au combat. » William Kentridge
William Kentridge, Faust et un comédien marionnettiste.