« Antigone à Molenbeek + Tirésias » Guy Cassiers

Au Théâtre de Vidy, Lausanne, du 26 au 29 janvier 2022

Guy Cassiers, avec ce sublime diptyque, donne à voir, à entendre, à ressentir, à penser.

Joués par deux comédiennes admirables, accompagnés par le quatuor à corde Danel, ce sont deux textes magnifiques qui nous sont offerts, tous deux emballés dans une somptueuse et très contemporaine scénographie.

Sur scène, quatre écrans rectangulaires montrant chacun, grandeur nature, un musicien du quatuor. A l’arrivée du public, ils accordent leurs instruments. Ils joueront une oeuvre du compositeur russe Dmitri Chostakovitch deux fois, l’une pour Antigone, l’autre pour Tirésias. Un écran géant en fond de scène, une structure en escalier, un récipient de verre cubique à demi rempli de flocons blanc, de fins piliers supportant des vitres horizontales ou verticales et c’est à peu près tout.

Antigone à Molenbeek :
Texte Stefan Hertmans, Editions De Bezige Bij
Traduction Emmanuelle Tardif, Editions Le Castor Astral
Avec Ghita Serraj

Photo Simon Gosselin

Voici la première partie, où Ghita Serraj raconte Molenbeek qui s’éveille, ses rues, ses commerces, les passants. Peu à peu, elle incarne Nouria, une jeune étudiante en droit à l’université. Voici sa rencontre avec un juge. Elle demande à enterrer la dépouille de son frère, djihadiste mort dans un attentat suicide. Mais le magistrat ne veut rien entendre: « cette ordure ne mérite pas ton chagrin » assène-t-il « la loi est la loi ». Il lui faudra donc l’enfreindre pour donner une sépulture à celui dont elle se souvient comme de son petit frère aux yeux doux, avant qu’il ne quitte ce qu’elle connaissait de lui.

Elle parle très calmement, doucement. Elle se déplace entre les structures, contenue, captive. La musique l’accompagne, la rudoie ou fait silence, elle fait vibrer le sens des mots. Le regard de la comédienne est nimbé d’autant d’incompréhension que de volonté. Ses yeux, filmés en gros plan, nous jaugent et nous interrogent. Il y a les images enregistrées des musiciens et celles filmées en direct, il y a des zooms avant ou arrière, il y a du flou et du flottant, du sombre et pour finir, la lumière aveuglante et une « toute petite chose blanche inerte ».

Tirésias :
Texte Kae Tempest, sélection de poèmes tirés du recueil Hold your own*,
Editions Johnson & Alcock
Traduction D’ de Kabal et Louise Bartlett, représenté·e·s par L’Arche,
agence théâtrale
Avec Valérie Dréville

Photo Simon Gosselin

Après l’entracte, entre en scène la grande actrice Valérie Dréville. Elle raconte Tirésias, le devin de Thèbes, d’abord homme, puis femme puis passant encore six fois d’un genre à l’autre. Elle raconte son aveuglement par Héra et le don que lui fit Zeus, celui de divination, de la vision intérieure. Les modulations de sa voix, tour à tour chuchotante ou grave, évoquent cet « Homme au passé pluriel ». Elle convoque l’enfance, la nature de la Femme, puis celle de l’Homme. Elle est le vagabond du monde, intemporel et devin, celui qui avertit, mais que personne n’écoute, occupé à cultiver un aveuglement confortable. Le texte dense de Kae Tempest (rappeur·se et romancier·ère anglais·e), hautement contemporain et poétique, décrit ce prophète des temps immémoriaux.

Le visage nu de la comédienne est saisissant de pureté, de plénitude. Six portraits d’elle, figurant ses multiples vies, trônent sur une étagère. Ses mains et ses bras sont filmés en gros plans, insistant sur l’activité, la création. Sa voix envoûte. Son regard, comme étoilé, scintille sur le grand écran. Par instant un sourire indulgent flotte sur ses lèvres. Elle absolue et intense.

A n’en pas douter, ces deux solitudes face à la surdité sociétale composent, dans cette oeuvre, une pièce magistrale.

Photo Simon Gosselin

3 réflexions sur “« Antigone à Molenbeek + Tirésias » Guy Cassiers

  1. Intéressant reportage, chère Martine. Pour moi, assis second rang, j’ai pour ainsi dire rien compris des balbutiements doux dans les deux pièces, particulièrement dans la seconde. Incapacité de prononciation dans la nuance douce… A ce niveau professionnel, je suis stupéfait de ce manque de technique vocale…

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    1. Pourtant elles avaient toutes deux avaient des micros. Non, personnellement, j’ai bien compris les mots, mais le texte de Kae Tempest est très dense et il est ardu de suivre les méandres de ses réflexions. Mais j’ai trouvé ce texte très beau, entre antiquité et contemporanéité. C’est une forme qu’iel a inventée le « spoken word », une déclamation en vagues de mots. Tu peux lire le dossier de production avec interview de Guy Cassier. Lien sur le mot Théâtre de Vidy au début de l’article.

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      1. Tu as raison, mais le micro ne corrige pas la faiblesse de l’articulation… la seconde personne, dans la nuance douce marmonnait pour elle son texte en imaginant nous le faire partager, l’erreur vient du metteur en scène qui n’a pas l’exigence de la clarté au profit d’une pseudo expression… on a déjà eu ce genre de « performance »/dans le passé avec par exemple Maillefer et ses corbillards… Non, on privilégie l’ambiance, le climat au détriment de la compréhension, ici comme à l’opéra du reste…

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