Théâtre de Vidy, les 7 et 8 mars 2026
Avec Mil Sinaeve, et les enfants Anna Matthys, Emma Van de Casteele, Jade Versluys, Aiko Benaouisse, Sanne De Waele, Vik Neirinck
Photos© Michiel Devijver
Hélas! je souffre, infortunée! je souffre des maux qui méritent quelles lamentations! O fils maudits d’une odieuse mère, puissiez-vous périr avec votre père et toute la maison aller à sa perte! (78)
Sept chaises devant le rideau encore fermé, face au public. Mil, l’adulte accompagnateur, présente les enfants (entre 8 et 14 ans), leur pose quelques questions sur eux-mêmes : comment sont-ils arrivés là? sur la pièce : comment se déroule une répétition avec Milo Rau? De quoi parle cette pièce? Pourquoi Médée a-t-elle commis ce crime? Vik, passionné d’Euripide, cite les différents styles des grands tragédiens que sont Eschyle, Sophocle et Euripide! A ce stade, nous réalisons qu’un drame contemporain sera lié à la tragédie antique, celui du crime réel d’une femme, Amandine Moreau (nom d’emprunt). Néanmoins les échanges entre les comédien.nes sont légers et dynamiques, empreints de plaisanteries et de chansons. La tragédie d’Euripide invisibilise les enfants de Médée, Milo Rau, en leur offrant de jouer tous les rôles, leur offre une place prépondérante.

Le théâtre de Milo Rau se situe entre le documentaire et la fiction.
La suite évolue en épisodes. Des images pré-filmées sont diffusées sur un écran géant en fond de salle, les jeunes comédiens s’y synchronisent en rejouant la scène au plateau. Du filmage en direct a également lieu, en particulier pour montrer des plans rapprochés. Une maisonnette de deux étages est placée sur la droite. Chacun de ces chapitres raconte en partie l’affaire réelle ou la tragédie de Médée. Entre les récits, des intermèdes d’échanges et de soins en paroles (« Ce stick à larmes pique vraiment! », « Es-tu encore triste pour le dragon? ») ou en actes (se consoler, se nettoyer).

Un chapitre montre Médée tuant violemment le dragon pour protéger Jason, un autre donne la parole à la mère de celle qui a tué ses cinq enfants. Suivront l’histoire du mari, Mounir, puis celle, ambigüe, du docteur. Le réel et la fiction se mêlant adroitement, l’occasion nous est donnée d’approcher les protagonistes par le récit de leur propre ressenti ou de leur histoire personnelle, jouée ou commentée sur scène. De passer continuellement de l’une des histoires à l’autre, tout en étant témoins de la réalité des comédien.nes, permet une mise à distance bienvenue, plongé.es que nous sommes dans le tragique de la situation. Par la même occasion, les enfants comédien.nes expriment leurs réflexions et leur vécu sur les séquences jouées.
La violence des meurtres des cinq enfants ne nous est pas épargnée. La tragédie antique a caché cette scène, Milo Rau nous en fait les témoins stupéfiés. Filmés en gros plan, les enfants, semble-t-il, se sont amusés lors de ces scènes difficiles à voir. Ce qui en ressort touche à l’inhumain mais fait vibrer notre humanité. Nous sommes émus, horrifiés. C’est notre empathie qui est visée. Face à la tragédie crue, nous nous questionnons et nous nous positionnons. Certaines clés nous ont été transmises, étayant notre appréciation. Le fait divers n’est plus aussi simple que lu dans un journal, il devient vivant dans son état théâtral. Et ceci n’est possible qu’avec le talent et la grâce de ces enfants comédien.nes.
Extrait du livre:
Jade va chercher Anna sur l’avant-scène. Mil filme Jade qui s’avance vers la maison en donnant la main à Anna. Jade, Anna et Mil entrent dans la maison. Le plateau devient sombre, la seule lumière provient de la porte restée ouverte. Sur l’écran, Jade et Anna apparaissent maintenant dans l’appartement d’Amandine. Jade commence à faire des câlins à Anna, qui est assise sur le canapé, puis elle l’étrangle de ses mains en se tenant derrière elle. Gros plan sur les visages de Jade et d’Anna. Anna se débat longtemps, tape des pieds, essaye de retirer les mains de Jade, on entend ses cris, mais finalement elle perd connaissance. Jade prend le couteau qui était déposé dans une niche. Gros plan sur le visage d’Anna, yeux ouverts, pendant que Jade lui renverse la tête vers l’arrière et lui coupe lentement la gorge. Le sang jaillit.
Ma mère elle a quelque chose
Quelque chose dangereuse
Quelque chose d’une allumeuse
Quelque chose d’une emmerdeuse
Elle a des yeux qui tuent
Mais j’aime ses mains sur mon corps
J’aime l’odeur au-dessous de ses bras
Oui je suis comme ça
Dans les yeux de ma mère
Il y a toujours une lumière
Dans les yeux de ma mère
Il y a toujours une lumière
L’amour je trouve ça toujours
Dans les yeux de ma mère
Dans les yeux de ma mère
Il y a toujours une lumière
Arno, Les Yeux de ma Mère 🖤

