« Observatoires » Carte blanche à John Armleder

Musée d’Art et d’Histoire, Genève du 29 janvier au 25 octobre 2026

Si vous n’avez pas encore visité cette géniale exposition, mais que vous avez la possibilité de le faire, gardez-vous de scroller sur cette page et conservez la surprise de la découverte en lieu et place!

Le MAH Genève conserve environ 500 oeuvres de John M Armleder. L’artiste, né dans cette ville en 1948, est donc comme chez lui pour jouer avec la collection. Les deux règles de la carte blanche (celle-ci est la sixième) sont 1° un projet unique, inédit 2° pas d’oeuvre de l’artiste curateur exposée. Armleder a donc pioché dans le cheptel entier, oeuvres homonymes comprises. Chaque salle développant un thème, les regardeur.euses rencontreront des productions de l’artiste, tel un protocole d’introduction au contexte.

La boule à facettes tournante du hall d’entrée chamboule l’ancienneté du lieu en projetant des constellations lumineuses tout autour d’elle. Un readymade qui n’en est pas vraiment un puisque l’objet monumentalisé a été créé pour l’occasion.

John Armleder est avant tout connu aujourd’hui pour ses peintures abstraites géométriques (compositions à pois), ses sculptures incorporant des instruments de musique et du mobilier (Furniture-Sculptures), ses peintures murales et ses performance.

Mais l’artiste suisse internationalement reconnu, proche du mouvement Fluxus et initiateur du Groupe Ecart, a bien des cordes à son arc (de cercle!) : équivalence des matériaux, absence de hiérarchie entre les genres, accords avec le hasard, références à l’histoire de l’art moderne, exploration de l’abstraction, l’appropriation, la citation, etc. L’art et la vie se confondent dans la matérialité de ses productions artistiques.

John M Armleder, Dessin para-suprématiste (fac similé), 1978. (Gouache sur esquisse au crayon graphite)

Une structure demi-ronde, comme celle du dessin ci-dessus, a été construite dans la première salle. Sur le thème de l’abstraction, nous nous retrouvons dans une galerie à l’intérieur du musée.

Helmut Frederle (sans tire 1981), Pierre Haubensak (Sans titre (Manhattan vertical), 1970), Olivier Mosset (Dead Line, 1986)

Le cercle noir sur fond blanc est une oeuvre de 1970 d’Olivier Mosset. Ayant fait partie du groupe BMPT (1967-68: Buren, Mosset, Parmentier, Toroni), les quatre artistes s’attachaient à déconstruire le système pictural, s’abstenant de tout message et de toute émotion en revendiquant chacun un motif choisi. Mosset peint alors sur des toiles blanches de 2,50 m × 2,50 m, un cercle noir central (diamètre intérieur : 4,5 cm, diamètre extérieur : 7,8 cm).

Deux toiles de John M Armleder dans la salle 1.

« Comme dans mes performances,
j’utilise une partition. Les produits sont des instru-
ments. Mais l’exécution de cette partition reste pour
moi secondaire. J’ai beaucoup de plaisir à fabriquer
ces tableaux, mais ils ne sont pas le sujet du tra-
vail. L’œuvre est dans ce qui se passe avant, dans
la mise en place de l’idée. Ce sont les spectateurs
qui donnent ensuite à mes toiles une signification à
travers les effets des flaques et des coulées, le jeu
subtil des couleurs. »
(source)

Tout autre ambiance dans la salle suivante, celle des fleurs. D’énormes pneus de tracteurs servent de contenant à d’élégantes orchidées. Un readymade aidé, un objet utile dans le quotidien accédant ici au statut d’oeuvre d’art. Les cimaises sont occupées par des petits formats floraux anciens de la collection du musée. Dont un de Monsieur Armleder.

John M Armleder, Foraminifera (FS), 1994 – Pneu, mousse et fleurs artificielles

Ce qui touche à la musique touche John M Armleder. Ambiances musiciennes et instruments de musique émaillent ses producions artistiques et font partie de ses mises en scènes. Sans parler de John Cage, le grand influenceur à la faveur duquel le hasard est cocréateur de l’artiste. C’est le sujet de la salle suivante.

Profondément influencé par John Cage et Fluxus, il emploie le hasard comme méthode de production. Sa pratique refuse toute hiérarchie entre haute et basse culture, questionnant les fondements de la valeur artistique. Lire sur ArtCrtic

Whiff est l’intitulé de quatre formes étranges, ressemblant un peu à un fauteuil de face, traitées en couleurs anthracite, or, argent et noir. En se déplaçant , elles changent imperceptiblement de couleur. J’y vois la notion d’inframince, ce concept duchampien, la minuscule différence d’une chose qui reste pourtant la même. Whiff en anglais se traduit par bouffée, odeur, parfum, soupçon, relent. Ce qui colle tout à fait à ce « qui apparaît pour disparaître ». « La chaleur d’un siège (qui vient d’être quitté) est inframince » Dixit Marcel Duchamp.

John M Armleder, Whiff anthracite, Whiff argent, Whiff or, Whiff noir (2022). Société suisse de gravure,éditeur, Symetria, producteur.
John M Armleder, Furniture Sculpture 132, For the Love of Daisy, 1986 (détrempe noire et acrylique blanche sur toile, guitare électrique Washburn blanche)

Une Annonciation de Fra Angelico, le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch et le silence de la pièce 4’33 de John Cage sont les trois influenceurs épiphaniques de la jeunesse de John M Armleder. Ses propositions laissent toute latitude aux visiteur.euses de faire travailler leur matière grise, de se laisser bercer par l’esthétique rétinienne ou de s’égayer de l’humour inclus dans le package artistique.

A l’intérieur d’une sorte d’enclave, une série d’instruments de musique ancien de la Collection côtoient le Violoncelle en colère d’Arman et le Grand Piano de Concert et Miroir de Christian Marclay, ce « plasticien de la musique ».

La quatrième salle, boìte 2, évoque les multiples, les objets reproduits en plusieurs exemplaires. Utilisant des objets tout-faits et trouvés, l’artiste questionne leur place et leur fonction: objet d’art ou objet banal? Qu’est-ce qui distingue le banal de l’art? Le titre de la salle cite les six Boîtes de Marcel Duchamp (1914 à 1959). Une paroi en arc-de-cercle argentée expose des oeuvres d’artistes inspirant pour Armleder (Johns, Smithson, Schwitters, Boltanski, Parrino, Guytton, Tremblay), et à l’extérieur, quelques readymades. Arrêtez-vous devant a boule de bowling nommée Caprice et son sac de transport et méditez…

Le commissaire d’exposition-artiste a choisi, pour la salle suivante, dite Transparence, d’exposer des globes d’horlogerie. Le verre est un matériau bien connu de l’artiste à la tresse. L’installation est poétique, mettant en lumière des objets destinés à la protection la moins visible possible d’objets précieux. Ces cloches de verre anciennes de la collection du musée, en majesté dans la salle des vitraux, sont évocatrices, je trouve, de l’une des démarches de l’artiste: mettre en avant l’insaisissable.

Le thème du Mobilier est inclus dans trois salons historiques. Depuis le premier salon, un escalier permet de monter à l’étage, vers la Collection, mais continuez. L’installation de l’artiste consiste en un canapé recouvert de vêtements d’enfants et deux skateboards, ainsi que deux grands monochromes. Vous pourrez écouter l’artiste lui-même à ce sujet plus loin. Peinture et mobilier sont liés et se répètent parmi ces trois installations.

Erik Satie invente la musique d’ameublement, Armleder installe la sculpture d’ameublement…créant le lien avec Yo Savy/Sermayer, dont le géniteur est Marcel Duchamp. En 1967 à la Bodley Gallery de New York, elle expose sa peinture d’ameublement, encouragée par Rrose Sélavy par ce mot d’introduction: « après Musique d’ameublement d’Erik Satie, voici Peinture d’ameublement de Yo Savy Alias Yo Sermayer »

« Je n’ai rien inventé, rien provo-
qué. Nous sommes tous des passeurs. Mais quand vous
êtes artiste, le relais est peut-être plus visible. »

Luminaires nous dit le guide de visite de la salle 9. Deux assemblages nous y attendent, l’un est composé de néons colorés entassés et l’autre de lampes diverses recueillies dans la collection du MAH. Ce n’est pas nouveau, John M Armleder aime ce qui brille et les néons font partie de son parcours d’artiste depuis longtemps. Le néon fonctionne grâce au gaz qu’il contient, différent selon la couleur que l’on veut produire. Ainsi le gaz d’éclairage persiste à travers le temps depuis le bec Auer. Comprenne qui peut 😉.

Deux salles sur le thème des animaux. Les cimaises ont été peintes de pieuvres mauves et de homards rouges. Les pieuvres soutiennent un ensemble de céramiques byzantines et les homards de petits tableaux animaliers de la collection. Au centre de chacune de ces salles oblongues, un podium traversant supporte deux séries d’animaux par ordre de grandeur. Naturalisés ou sculptés, ils défilent fièrement comme modèles d’artistes depuis la nuit des temps. Certains même semblent nous défier d’un air moqueur! Au fond, est projeté un film, « Les Amours de la pieuvre » de Jean Painlevé (1965) qui, je l’espère, contribuera à éradiquer leur consommation…

Je ne sais pas comment nous nous y sommes prises, mais nous avons manqué la salle 12 des autoportraits! Je comptais de toutes façons y retourner, je compléterai plus tard.

Le Vide empli la salle suivante celle habituellement consacrée aux armures de la collection. Armleder la vide de son contenu tout en l’habillant de vinyl argenté plissé comme des vêtements Miyake. Quelques cadres anciens, vidés de leur contenu artistique, deviennent ici aussi objets des regards pour eux-mêmes. Nous avons manqués aussi les trous percés dans le revêtement pour voir ce qu’il y a dans les vitrines! Peut-être un clin d’oeil appuyé à « Etant donnés… », l’oeuvre de Marcel Duchamp qui rend les regardeur.euses voyeur.euses.

Un escalier métallique permet d’atteindre l’étage supérieur, où est présentée une autre partie de la collection du MAH. C’est l’Observatoire, réminiscence de celui bâti en 1772, ainsi que de l’autre construit dans le parc en face du musée en1830. Grimpez cet escalier pour la vue plongeante, mais aussi pour écouter l’artiste-commissaire d’expo vous parler de deux oeuvres, dont la fameuse banquette et son tas d’habits. Pour cela placez-vous sous les abats-jours…Des maquettes, croquis et estampes de l’architecture du musée sont présentées dans cette mezzanine.

L’avant-dernière salle est celle des Livres et Tampons d’artistes. John M Armleder propose l’édition de timbres en caoutchouc d’artistes créés avec Ecart: proche de Fluxus, Ecart est tout à la fois un groupe d’artistes, un espace indépendant et une maison d’édition fondée en 1969, à Genève, par John M Armleder, Patrick Lucchini et Claude Rychner. Lire sur MAMCO. Il y a également des productions encadrées et la possibilité de tester les tampons (fac similé) sur place.

Les pratiques collectives du groupe sont multiples. Dessins et collages à plusieurs mains, pratique du ‘Mail Art’. Cette année 1969 de création communautaire, J.M Armleder, Patrick Lucchini et quelques autres organisèrent le premier festival du groupe Ecart : « L’Ecart Happening Festival ». Les « acteurs » exécutaient des actions éphémères, qui parfois faisaient intervenir le public et qui créaient des spectacles incontrôlables, désordonnés et turbulents. Ce sont des actions très simples, modestes, jouées à partir d’un mode d’emploi écrit, comme nettoyer un piano.

Mes quatre éditions préférées: Fabienne Radi et son livre céréalier SMACKS (2008), Daniel Spoerri et son Eat Art, Black Cat de John M Armleder (2012)et, évidemment, le peigne sans peinture de Marcel Duchamp, cliché simili sur papier cartonné en couverture du N° 26 de Transition, a quaterly Review de 1937. Dont l’inscription sur la tranche clame: 3 ou 4 gouttes de hauteur n’ont rien à faire avec la sauvagerie. A traduire selon le nominalisme pictural de Duchamp.

Dernière visite, les Débris. Des boîtes montrent divers fragments archéologiques cassés: brisures de céramiques, verres, figurines, morceaux de terre cuite. Un pain sous cloche qui se dégradera pendant la durée de l’exposition (clin d’oeil à Dieter Roth?) et une sélection d’éléments brisés d’oeuvres de la collection d’Armleder. Aboutissement, finitude, clôture, achèvement? Non, plutôt art définitivement inachevé et infinie création.

L’art de John M Armleder juxtapose et additionne les matières qu’elles soient nobles ou modestes, personnelles ou collectives. L’abstraction de ses monochromes mêlés au mobilier devient Sculptures d’ameublement, et rejoint la décoration d’intérieur tout en ouvrant des perspectives artistiques. Comme l’écrit le MAMCO, est-ce du readymade ou de la peinture assistée? L’intitulé de l’exposition, Observatoires, est pertinent. Pour le public, pour l’art, pour l’artiste lui-même, se tenir à l’écart pour observer la trace que laisse en nous notre regard pour (ou pas) se frayer un chemin vers notre matière grise. (fiche John M Armleder du MAMCO)

ECART- – – – – – – – -TRACE

Si vous êtes à Genève, passez donc à la galerie SKOPIA pour y admirer l’exposition en hommage au peintre russe Erik Boulatov (1932-2025). D’un réalisme poétique barré d’inscriptions ou enfermé dans un cadre, ce sont des peintures classiques et conceptuelles à la fois. mais demandez des détails au sympathique directeur de la galerie Pierre-Henri Jaccaud qui a connu l’artiste et admire son travail.

2 réflexions sur “« Observatoires » Carte blanche à John Armleder

  1. Bonjour,

    Merci d’avance si vous pouviez promouvoir l’exposition « Modernité suisse. L’héritage de Hodler » du Palais Lumière d’Evian qui se tient du 7 février au 17 mai 2026. En pièces jointes, le dossier de presse.

    Je vous remercie d’avance,

    >

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