Comédie de Genève, 19 au 23 novembre 2025 et début décembre Théâtre de Gennevilliers (FR)
Avec Hugo Cardinali, Jimy Lapert, Jasmin Sisti, Judith Waeterschoot. Photo © Zoé Aubry
Inspirée par les écrits d’Annie Ernaux, cette création magistrale de Séverine Chavrier interroge la sexualité, les sexualités devrait-on dire, en particulier féminines. Par fragments, piochés dans la littérature, la sociologie, les conversations intimes, le public est embarqué dans une véritable cavalcade traversant les découvertes et les libertés contemporaines de ce domaine privé et, par convention, jusqu’à maintenant en grande partie dissimulé.

Le dispositif scénique est bifrontal. Entre les deux gradins, une scène rectangulaire fermée par des étagères métalliques et recouvertes d’une gaze supportent des objets quotidiens hétéroclites, tel un achalandage de supermarché. Cette gaze servira d’écrans pour des projections de différents formats, le filmage étant réalisé en direct par les comédien.nes.
Utiliser objets et livres de ce dépôt s’apparente à une analogie des multiples formes de ce qu’il est possible d’expérimenter en matière de sexualité. Présentées ainsi, toutes choses à portée de mains peuvent devenir objets de désir / plaisir.

Nouveauté pour moi, l’application de filtres faciaux aux acteurices, ainsi que de filtres vocaux, permettant de créer une galerie de personnages. De l’enfant au vieillard, de la bimbo au moustachu ringard, les opinions ou les expériences sexuelles d’une large frange de la population sont relatées. Identités de genre, possibilités de s’assembler, conceptions des désirs, déceptions, fantasmes, progression des écarts générationnels, etc. Des témoignages de tous genres et un éventail d’exemples sont mentionnés, joués, examinés, développé par le jeu théâtral, enrichis de citations et projetés sur l’écran noir de leurs nuits blanches. Les personnages, enfermés dans ce laboratoire, comme scientifiquement scrutés, jouent la gamme des interrogations et des paradoxes des rapports sexuels contemporains. Les images et les sons saturés participent à l’aspect indomptable du sujet, son caractère impalpable. Car il s’agit bien d’une révolution en cours.

En effet, les comportements se veulent singuliers, les individus fouillent et s’interrogent sur leurs désirs fondamentaux et leurs genres, sans s’accommoder des diktats conventionnels usés par leurs aîné.es. L’heure est à l’ouverture, aux tabous renversés, au chaos désordonné des possibilités. La soi-disant intimité des quatre protagonistes est diffusée sur les parois de leur intérieur rendu extérieur, à la façon des réseaux dits sociaux. Le maelström étourdissant qu’iels construisent devant nous raconte aussi la vitesse de l’information et celle des changements actuels. Tonitruante, dérangeante, chaotique mais tirée au cordeau, cette création monumentale nous met face à un éclectisme auquel nous, boomers, n’avions pas accès. Et c’est jouissif! Les talents conjugués de la mise en scène, de la scénographie et des comédien.x.nes en font une oeuvre exceptionnelle, un témoignage artistique et sociologique contemporain remarquable. A la musique et au son, créant une atmosphère matériellement sensible, s’ajoute l’intellectualité de citations de Duras, Preciado, Beauvoir, Guibert, Harraway, Vörös, Brey, l’Horizon et Ernaux (un livret est distribué en sortant).
« L’anus, centre de production de plaisir, n’a pas de genre. Ni masculin, ni féminin, il produit un court-circuit dans la division sexuelle. (…) c’est un trou noir universel dans lequel s’engouffrent les genres, les sexes, les identités, le capital. » Paul B. Preciado, Testo Junkie
Malgré ce remarquable travail, je n’ai pu m’empêcher de regretter un peu de n’avoir eu que très peu accès visuel aux comédien.x.nes en train de jouer. Iels sont évidemment visibles sur écran, et on les aperçoit au travers de la gaze et des étagères…mais c’est seulement lors du final qu’iels apparaissent entièrement. Mais bon, je chipote.

« J’ai tout attendu du plaisir sexuel, en plus de lui-même. L’amour, la fusion, l’infini, le désir d’écrire. Ce qu’il me semble avoir obtenu de mieux jusqu’ici, c’est la lucidité, un espèce de vision subitement simple et déshumanisée du monde. » Annie Ernaux, L’occupation
Pour faire taire les rumeurs malveillantes attaquant la directrice de la Comédie de Genève, renseignez-vous en lisant cet article.

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Oui, sur insta et ça bifurque sur FB automatiquement. Bises too.
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