Théâtre de Vidy, (7-8-9 novembre), Comédie de Genève (14-15-16 novembre) 2025, à l’Odeon Théâtre de l’Europe (du 27 mars au 12 avril 2026)
Texte, direction, mise scène, costumes: Angelica Liddell. Durée 5h30 avec de courts entractes. Photos©️Luca del Pia
Interprétation: Angelica Liddell, six comédiens et une quarantaine de figurant.es de la région.
Le théâtre performé d’Angelica Liddell est bouleversant à tous points de vue. L’esthétique foisonne de métaphores, symboles et allégories dont la beauté lyrique est énigmatique et appelle à l’imagination. Sa poésie déstabilise et emporte vers des lieux inaccoutumés, des lieux de combat et de destruction où l’amour mort ou vivant est un sous-texte permanent. Furieusement, la voix d’Angelica Liddell déverse son langage comme on vomit une bile noire. Un langage brut, quelquefois obscène, déconcertant, une poésie effrayante et irrésistible. Elle invite le public à des rituels qu’elle invente pour sublimer ses confessions, empreintes de ses souffrances, sa propre vérité. En parallèle, elle offre des images d’une beauté fascinante, l’esthétique du spectacle est renversante. Angelica Liddell et ses « cérémonies » marque le théâtre de sa main ensanglantée, de son débit rageur, de son langage poétique et de sa recherche d’une forme de sacré que le monde profane avait oublié. Elle ne saurait cosmétiser son langage, seules les images qu’elle propose en dégage le mystère. Dans cet opus, c’est le récit d’une relation amoureuse passionnelle perdue qu’elle nous offre avec générosité et son art de l’écriture lui accorde sa vengeance. C’est pourquoi cette expérience théâtrale émotionnellement intense est si exigeante et peut heurter même les plus averti.es. « L’art n’est pas une visite touristique« , déclare Angelica Liddell.
« Mes vengeances sont des rites, des sacrifices esthétiques sur l’autel de l’incompréhensible. L’écriture peut être immorale parce qu’elle a la même influence que les rêves. Rien de ce que je dis ne me réparera à part le rite. Quand le mal se traduit en esthétique, le mal réel disparaît en même temps qu’il nous complète. » Angélica Liddell
N’allez pas plus loin dans votre lecture si vous allez voir ce spectacle!
Pour les plus curieu.x.ses, les passionné.es et celleux qui y ont assisté (et surtout pour ma mémoire), voici une description partielle (issue de mes notes) des cinq chapitres de cette partie de sa Trilogie des Funérailles.

Première partie: Ne me quitte pas (1h)
Les deux bouquets de chrysanthèmes (fleurs liées au deuil) demeureront à leur place durant quasiment toute la pièce, ainsi que le fond bleu.

D’aucuns seront consternés par l’interprétation outrancière de la chanson de Brel. Un premier malaise pour le public (juste un début!) justifié peut-être par l’atmosphère de tension dramatique que veut instaurer l’artiste. Juste avant, trois petites filles débarquées du pays des Merveilles s’enfuient en hurlant après avoir consulté un livre tandis qu’un homme copule furieusement avec un mannequin, image bestiale d’un acte dénué de sentiment. Elle entre en scène pour déverser des sacs d’oeillets blancs au sol, en forme de sépulture, vêtue d’un manteau au pelage de fauve sur une tenue rouge flamboyante. Nous serons alors contés plusieurs récits sous forme de soliloque, des poèmes d’une férocité impitoyable, où la beauté poignante des mots rivalisent avec la brutalité de leur sens. Un langage décrivant des morts et les pires cruautés, maudissant le silence de son amant. L’artiste y vocifère sa douleur d’avoir été abandonnée par son amant volage dans un débit incroyablement rapide. Ceci entrecoupés de scènes mystérieuses: des filles nues en collants rouges; du lait mis à cuire sur un réchaud en fumant un cigare; un tableau de Fragonard à l’envers dont la pose est imitée par des filles en bas blancs; un enfant aux yeux bandés accompagné par un homme en toque orthodoxe (schtreimel), agacé par une bande de fille nues; une chanson romantique de Joe Dassin qu’elle double de ses rugissements; un tissu couvrant dont émerge une main lui tendant des objets; un homme nu aussi sculptural que le David de Michel-Ange.

« Nous percevons que, dans la fiction et dans la réalité, le langage n’est jamais à la hauteur de la souffrance réelle et, pour cette raison, nous utilisons nos sentiments, ce dont nous sommes sûrs. »AL
Deuxième partie: L’heure est venue (1h)
Elle éparpille cette fois des oeillets de couleur rouge devant elle.


Elle utilise un petit chalumeau pour prélever un peu de la matière noire qui enduit la sphère (du goudron?) et en frotter un mouchoir blanc. La sphère est-elle une figuration de l’astéroïde? Ou de sa douleur? Un geste rituel sybyllin qui exprime peut-être le fait qu’une minuscule particule seulement de sa souffrance va nous être contée. La guitare et le chant flamenco de Manuel Agujetas accompagnent cet acte. Ayant revêtu une longue robe blanche, elle s’assied sur une chaise près de la sphère qu’elle touchera à plusieurs reprises durant ce monologue. « Ce ne fut pas une belle histoire… ». Ici, ce n’est pas un poème mais une litanie décrivant les imperfections et la petitesse de l’amant dissolu, son égoïsme, sa lâcheté, sa méchanceté et les manipulations auxquelles il se prêtait. C’est trèèès long et le seul moment que j’ai trouvé ennuyeux. Cependant, c’est sa façon d’épuiser un sujet, cherchant à tout prix la précision dans la description ou aussi de nous faire goûter à ce quelle a enduré sur le long terme. Elle l’évoque d’une tout autre voix, beaucoup plus calme, comme apaisée. Elle décrit enfin son amour en forme métaphores hardies: » je t’aime comme une braqueuse de pharmacie, un rhinocéros enterré dans le jardin, etc. » Mais à la fin, elle arrache la tête d’un poulet mort…

Puis entrent une femme et un homme. Elle leur prélève au ciseaux une tresse et un peu de barbe qu’elle pose sur le cadavre du poulet. Au son de l’Ave Verum Corpus de Mozart, elle arrange le couple en scène dans une succession de postures figurant la strangulation de la femme par l’homme. S’ensuit le poème barbare et cruel de la « La chienne Nefertiti ».
Troisième partie: Astéroïde (3318) Blixen (45 mn)

Un homme déambule sur scène tenant à bout de bras deux perroquets Ara (?). L’astéroïde est décrit par des mots scientifiques projetés sur le fond de scène. La baronne Karen Blixen (Isak Dinesen), celle qui aurait conclut un pacte avec le diable à la condition que celui-ci fasse de sa vie un récit digne d’être écrit. Elle sera citée plusieurs fois lors de la représentation. Un ballon de foot en main, elle emmène un groupe de filles nues, sifflets en bouches, lacérant nos oreilles de leurs sifflements stridents. Lors de sa vie en Afrique, la baronne a offert un sifflet à un jeune sourd.

Sur un disque, sont projetées les images de rituels vaudou filmées par Maya Deren dans les années 1950, tandis qu’un couple âgé en robe du soir et haut-de-forme danse sur scène (comme imperméables à la cruauté des images). Trois femmes âgées en fauteuils roulants tricotent. Une mariée jeune et un homme âgé en chaise forment un couple et assistent au déversement de sacs de riz ou maïs, éventrés par l’artiste, sur le plateau. Un homme se jette dans cet amas de grains, pris de soubresauts ininterrompus. Soudain un homme nu entièrement noirci de peinture luisante (évoquant du pétrole) entre en scène et se roule dans le grain, devenant alors une oeuvre d’art vivante impressionnante. Angelica fait mine de poignarder tout une suite de personnages défilant les uns après les autres. Des filles en combinaisons se ruent sur l’homme gesticulant dans le tas de grains et le mordent, le lèchent ou l’embrassent, avant qu’il soit porté inanimé hors de scène par les jeunes filles. Une gaze de dentelle descend des cintres, cachant la scène un instant; se relevant, il dévoile un drap blanc maculé de coulures rouges sur le mur de fond et un autre recouvrant le sol, lesquels évoquent les expérimentations de l’actionniste viennois Hermann Nitsch. Un nouveau défilé de figures étranges : elle jette de la nourriture à une troupe de filles qui la suivent à quatre pattes comme des chiennes; la mariée; trois fillettes en robes blanches dont une portant un fusil et visant les deux autres; un homme tenant un pied coupé, six filles nues dont deux munies de prothèses de ventres enceints ouverts sur leurs foetus; le couple âgé levant le poing; l’homme noir de peinture recouvert de grains (une imagerie de l’âme? cf Bergman); deux jeunes garçons en doudounes rouges, etc. Elle ouvre une valise débordante de lauriers et en sort une robe jaune, des escarpins verts, un bâton. Un extrait sonore du film « L’important c’est d’aimer » (Zulawski) est diffusé dans lequel une femme en exhorte violemment une autre à dire je t’aime. On entend Romy Schneider dire : « Je suis comédienne, je sais faire des choses bien », passage souligné par Angelica. Après avoir chevauché l’homme au sol, Angelica le relève et sort.

« Il est bien connu que quiconque souhaite le malheur des autres invoque son propre malheur. C’est ça, l’écriture. Écrire est notre malheur. Nous répondons à l’énigme, mais nous ignorons l’énigme qui est en nous. “Tu es l’assassine que tu recherches”, me dirait Tirésias. » AL
Quatrième partie: Noël, Madrid 2022 (50mn)

Trois hommes vêtus de noir, genre soutanes, et Angelica, vêtue d’un T-shirt noir à l’effigie diabolique d’un groupe de hard rock, déposent des croix au sol. Différentes postures et actions sont menées: lavage des pieds, des mains dans un liquide rouge, livres remis, posés sur leurs mains puis trempés dans ce liquide, ainsi que des poissons et des pains. Un rituel de parabole inversé? Elle entreprend la narration tragique, sous forme de lamentations, d’un fait divers atroce où deux enfants (doudounes rouges) ont été retrouvés démembrés dans une décharge. Les trois hommes et l’artiste plument des poulets morts, puis déposent des guirlandes de Noël sur les deux enfants couchés en vestes rouge. Un homme ouvre sa soutane et expose quatre seins. Un lapin écorché recouvert d’un drap est écrasé à coups de pierre. Figure-t-il le foetus qu’elle aurait perdu? Invocation sur le fait qu’elle est sûre d’avoir été fécondée par cet homme qui l’a quittée. Assise et couverte d’un drap blanc, on lui verse un liquide rouge sur la tête, puis une seconde fois recouverte d’un drap noir, c’est un liquide blanc qui est répandu sur elle. Après celui du Pressentiment, son monologue s’intitule Le poids du monde, il porte sur l’amour.
« L’amour souffre tout, il croit tout, il attend tout, il supporte tout. A présent nous voyons comme dans un miroir. mais le moment venu, nous verrons face à face. Et je dis qu’il existe seulement trois choses : la foi, l’espoir et l’amour.Mais la plus grande d’entre elles, c’est l’amour. » AL
Cinquième partie: J’appelle la mort (35 mn)
Le texte est projeté dans le silence et l’obscurité, phrase par phrase, un texte poignant et réaliste sur la vieillesse et la décrépitude qui l’accompagne.
« En grandissant nous perdons nos ailes, elles tombent comme une dent de lait, comme les cheveux. N’est-ce pas là notre horrible nudité? Sans ailes pas moyen pour les anges de trouver l’équilibre. Le seul refuge, ce sont nos mains quand nous y plongeons notre visage. Notre seul réconfort est d’imaginer qu’il peut toujours arriver pire. » AL
Lorsque la lumière revient, la scène est somptueusement recouverte d’un tissu rouge bouillonnant au sol et recouvre les trois murs de la scène. Elle guide un aveugle, le devin Tirésias, vers trois hommes assis alignés sur des chaises. La réalité, sous la forme d’un vrai notaire lausannois, débarque dans le spectacle. Il lit les directives anticipées de l’artiste pour ses funérailles (au terme desquelles iels les signent), cercueil blanc, musique de Bach, balle dans le coeur, etc. dont 101 coups de canon, qui évidemment nous serons infligés. Figurant Angelica, une fillette immobile, stoïquement est allongée dans un cercueil. Elle l’accompagnera avec bienveillance. Puis, seule en scène, l’artiste s’assied et fume une cigarette bientôt rejointe par un corbeau. Se levant, elle se met à danser légèrement sur un concerto pour deux clavecins de Bach.


Merci à JMP et LN pour les riches débats et analyses post représentation !

ICI, le compte rendu de la revue numérique INFERNO sur le spectacle donné par Angelica liddell en 2024 à Avignon, Cour d’Honneur du Palais des Papes, par Marc Roudier.

Superbe! Cette pièce se jouera t-elle en occitane ensuite?
J’aimeJ’aime
Aucune idée, il n’existe pas de site officiel. Il faut se tenir au courant sur les sites culturels. Merci pour votre message.
J’aimeJ’aime
Eh ben, la rédaction de ta présentation aura certainement durée presque autant que la pièce elle-même. Bravo et un grand merci ! J’ai lu in extenso je ne pense pas que la pièce arrivera à la MC2 de Grenoble. Je m’imagine que c’est assez dense métaphoriquement et dérangeant. Peut-être ARTE me permettra de la voir…
J’aimeAimé par 1 personne
Ça m’a pris un temps fou! Mais m’a permis de creuser un peu plus la pièce. Comme toutes les performances d’Angelica Liddell, cette pièce est une oeuvre d’art et d’une intensité exceptionnelle.
J’aimeAimé par 1 personne
J’ai écrit une analyse de la pièce Vaudou. Je vais me permettre de faire un lien avec cet article de ton blog. Bises. jm
J’aimeAimé par 1 personne
Cool!
J’aimeJ’aime