Anselm Kiefer « Finnegans Wake »

White Cube Bermondsey Gallery, Londres, du 7 juin au 20 août 2023

Pitch des personnages du livre: Earwicker est (à un certain niveau) un Scandinave qui a épousé une Irlandaise d’origine, Anna Livia Plurabelle (dont les initiales ALP se retrouvent également phrase après phrase). HCE personnifie la ville de Dublin (qui a été fondée par les Vikings) et ALP personnifie la rivière Liffey, sur les rives de laquelle la ville a été construite ; le couple représente toutes les paires ville-rivière du monde. Ils sont, comme Adam et Eve, les parents primitifs de tous les Irlandais et de toute l’humanité. ALP et HCE ont une fille, Issy, et deux fils, Shem et Shaun, éternels rivaux pour le remplacement de leur père et pour l’affection d’Issy (entre autres). (Finnegansweb.com) et un résumé assez clair ICI

HCE, Here Comes Everybody. Qui donc a été capable de lire ce poème épique, ce conte philosophique, cette saga universelle incompréhensible qu’est le livre James Joyce « Finnegans wake« ? Quelles raisons d’atteindre un tel hermétisme ? La fluidité du son des mots surpasse-t-elle leur sens? Ecrit en 17 ans, commencé 1923, juste après avoir terminé Ulysse, l’écrivain meurt deux ans après sa publication (1939). Charabia de mots-valises, langages universels, néologismes, éternel recommencement, une oeuvre indigeste et géniale dont Anselm Kiefer se délecte et qui lui va si bien. (ICI mode d’emploi in English)

 

Surprise… le White Cube Bermondsey à Londres ouvre cette expo majeure juste au moment où je visite ma fille à Londres. J’y ai donc évidemment couru juste avant d’attraper mon vol de retour.

A défaut de labyrinthe, un sombre couloir au bordures surchargées…

Il y a des champs de gravats et de fils de fer, des tournesols squelettiques, l’hélice d’ADN, le serpent ouroboros qui se mord la queue. Des vitrines en béton, en cuivre, en verre, des livres illisibles en plomb, des inscriptions joyciennes partout. C’est comme si le langage lui-même était devenu un matériau, un médium sculptural.

« Voici tout le monde (Here comes everybody) » de l’artiste allemand Anselm Kiefer reste aussi indéchiffrable que l’est celui de l’écrivain irlandais, mais il s’avère d’une poésie viscérale et d’une beauté déchirante.

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Pour Kiefer né en 1945 dans les derniers mois apocalyptiques de la guerre, à Donaueschingen, en Forêt-Noire, les ruines ne sont pas une fin mais un début. Enfant, il jouait avec les gravats dans les ruines des maisons bombardées.

All this stuff, it’s like my head … Some was finished, some not, and I thought: ‘It’s like going through Finnegans Wake’

Elevé dans une famille cultivée et passionnée d’art, il a accès aux grands peintres de la modernité comme Van Gogh. Sa peinture gigantesque intitulée, dans une autre citation de Joyce,  Meednight Sunflower est sa vision des grands tournesols, mais aux pétales noirs. Kiefer les voit comme des symboles de la nature cyclique de l’être : 

Premièrement, le tournesol est lié aux étoiles, car il bouge sa tête vers le soleil.Et la nuit il est fermé. Au moment où ils explosent, ils sont jaunes et fantastiques : c’est déjà le point de déclin. Les tournesols sont donc un symbole de notre condition d’être. Anselm Kiefer

 

L’une des quatre salles adjacentes au long corridor central présente une gigantesque ruine de béton, de poussière et de gravats. Comme une épaisse chape de mortier qui se serait effondrée. La transformation/transmutation est une des clés pour lire les oeuvres, celle de Kiefer et celle de Joyce. Ces décombres sont inatteignables, entourés de fils de fer barbelés. Autour, des toiles typiques de l’artiste, constituées de multiples couches de peinture et autres. Grand tournesol, serpents et la famille Earwicker . Des textes sur les toiles et sur les parois, citations du livre de Joyce,  difficilement compréhensibles, même pour les anglophones. The remains must be removed before eight hours shorp. with earnestly conceived hopes.

Détail. Anna Livia Plurabelle.

Choc esthétique à l’arrivée dans la salle suivante. Livres plombés sur le sol. Toiles monumentales aux cimaises: paysages de forêts se reflétant dans des lacs verts couronnés par des cieux dorés éblouissants. Les livres témoignent du fardeau qu’est l’Histoire, une Histoire cauchemardesque dont Anselm Kiefer fait son matériau, illustrant une conscience collective mise à mal.

Existant en un seul exemplaire, ces livres sont des œuvres uniques dont les formats et la présentation évoluent au cours des décennies. Pouvant atteindre de grandes dimensions, ils intègrent dans leurs pages divers matériaux, tels que l’argile, le sable, la cendre, les cheveux, les plantes, la paille, des photos… et bien sûr, le plomb, medium privilégié de l’artiste, d’abord utilisé sous forme de feuilles ou de fragments, avant de devenir, vers la fin des années 1980, les livres eux-mêmes, pesant alors entre 70 et 200 kg. Pour l’artiste, outre sa plasticité, le plomb se caractérise par sa puissance poétique et spirituelle. (BNF)

Telle une immense bibliothèque, une salle regorge jusqu’au plafond d’étagères et de vitrines. Transformation, mort, régénération sont évoqués ici, avec des objets comme les plantes séchées, les tuniques, cailloux, objets rouillés. Minéral, végétal, objets manufacturés, moulages bien rangés sur des rayonnages se côtoient pour former autant de métaphores de l’oeuvre de Joyce mêlée à celle de Kiefer. A noter que les deux lavandières du roman finissent par se transformer l’une en pierre, l’autre en arbre.

Cette salle présente un tas de sable encombré de chariots de supermarché. Ensablés, rouillés, détériorés, ils gisent tels des symboles consuméristes obsolètes, devant une citation de Finnegans Wake où l’on lira le terme « politicomedy » comme un sésame.

Un tableau monumental montre une foule en marche. Obnubilée par cette clarté ou fuyant la désintégration? Des chaussures sont disséminées sur l’oeuvre, comme des rappels suggérant la longue marche de l’humanité vers … plus d’Humanité?

« a way a lone a last a loved a long the / riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs« .

Le livre de James Joyce « se termine au milieu d’une phrase et commence au milieu de la même phrase ». C’est un labyrinthe sans début ni fin parsemé de commentaires énigmatiques, d’histoires particulières et de transformations. L’auteur l’avait d’abord nommé « Work in Progress ». Histoire et métaphysique s’entremêlent en un rêve dont le sens est inaccessible et dont le langage en est la métaphore. (ICI une analyse de ce langage par Stephane Jousni)

Le prétexte utilisé initialement par Joyce est la chanson irlandaise Finnegan’s wake …avec l’apostrophe ( paroles et traduction ):

La ballade de Persse O’Reilly, composée par un personnage du livre, est chantée ci-dessous fort habilement par Anthony Burgess. Elle donne un aperçu de la langue.

…et puis pour les F ‘inconditionnels, voici son avatar de pierre lisant un extrait du livre. La voix est véritablement celle de James Joyce:

Il existe une édition française de Finnegans Wake. Philippe Lavergne, le traducteur,  y a passé vingt ans. Elle a été éditée en 1983…

Une exposition a eu lieu à la Fondation Jan Michalski (Suisse) intitulée Livres et Xylographies. Un ensemble de ses incroyables livres entre 1969 et 2017 qui montre la place dominante de la littérature dans l’oeuvre d’Anselm Kiefer.

Le film qu’a consacré Wim Wenders à cet artiste majeur sort en salle dès le 12 octobre 2023!

7 réflexions sur “Anselm Kiefer « Finnegans Wake »

  1. ❤️❤️❤️ Joyce et Kiefer… Quel bonheur ce dût être de s’introduire dans cette exposition ! Ce Finnegans wake est dans ma bibliothèque mais contrairement à Ulysse je ne l’ai pas encore lu, ni même ouvert, avouons-le. Pour ne pas me heurter à l’incompréhension, ce qu’on en dit. Peut-être. Et Kiefer… Mais oui, étant à Londres, il ne fallait pas passer à côté. Me reste à espérer que l’exposition voyage et vienne du côté de Paris. Merci pour les photos.

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