Mon Festival d’Avignon 2019, saveurs

Il m’arrive souvent d’utiliser des termes gustatifs pour évoquer les sensations que m’offrent les pièces de théâtre. Car, oui, le théâtre pour moi, doit nourrir l’esprit. En cela, le festival d’Avignon est souvent un banquet où la diversité des mets que l’on choisit à la carte peut surprendre. On a beau s’informer, le plat peut être aussi indigeste que succulent. Pourtant, même le repas qui vous indispose, votre voisin peut le trouver  savoureux.

Notre goût se bâti sur nos habitudes. Le travail des cuisiniers est dans tous les cas un effort de création, un façonnage de longue haleine, un cheminement appliqué.
Faire bombance toute l’année au théâtre gastronomique de Vidy insuffle la conscience de l’étonnante richesse des propositions, ainsi que du talent des grandes toques. Cette connaissance restreint alors le choix des mets de prédilection et, par conséquent, celui des lieux où vous choisissez d’aller poser votre séant.

Ceci dit, j’avais envie de changer de registre.

C’est justement dans une cuisine que notre séjour a débuté. J’avais choisi un classique. Molière et ses «femmes savantes» qui passait juste à côté de notre hébergement. Pour ne pas perdre une minute. Mal m’en a pris. Mais je ne parle que de moi car la salle a visiblement adoré. L’introduction de la pièce, abordant les différentes manières d’interpréter la pièce, fut de bon augure. Pourtant, malgré un travail important des cinq comédiennes qui jouent chacune deux rôles (homme et femme) avec brio, le burlesque asséné à coups de poireaux (!) m’a très vite empêché de déglutir…

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«Déglutis, ça ira mieux», diraient Andrea Bescond et Eric Métayer. Et bien, pas tellement. Le plat est majestueusement présenté par une très belle scénographie de projections sur tulles et le texte de la recette est suivi à la lettre. Mais où est l’émotion? je n’en ai ressenti que très peu. Pour une pièce sur la maladie, la dégradation et la mort d’une mère assistée par sa fille… c’est dommage. Mais là encore, la salle était conquise.

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Donc, le lendemain, les Doms, un théâtre dont les menus déçoivent rarement. «Crâne», servi par cinq acteurs talentueux, est une pièce savoureuse. Il y est décrit l’aventure d’un homme opéré d’une tumeur du cerveau par chirurgie éveillée! Avant, pendant, après l’opération, nous est raconté le ressenti de cet écrivain, artisan du langage à l’humour cinglant. Poivré à souhait, saupoudré d’humour, tout en gardant la suavité d’un texte intelligent et grave, le spectateur passe harmonieusement d’une émotion à l’autre. Un excellent cru tiré du livre de Patrick Declerck.

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Cuisine moléculaire avec « L.U.C.A », à l’endroit réputé de la Manufacture. «Tu viens d’où?». Question récurrente, mais le sait-on vraiment? Hervé Guerrisi et Gregory Carnoli, belges petits-fils de migrants italiens, nous servent une pièce succulente, joyeuse, intelligente, éclairante, une vrai régal à base d’ADN, où la généalogie et le road trip s’allient à la science pour développer une cuisine du monde à la portée de tous. Ce dernier ancêtre commun universel est une pièce à mettre dans toutes les bouches et surtout les têtes!

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«La 7e vie de Patti Smith», tout est dans l’intitulé. Comme dans ces restaurant cotés où la « surprise exquise sur un nuage vaporeux» décrit une sauce sur une purée. Pas mauvais, mais surfait. Attirés par Patti, on en sort nourri mais sans enchantement. D’ailleurs, j’ai oublié les ingrédients.

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Pour une recette réussie, il faut calculer les quantités avec précision. «La Machine de Turing» est pour cela tout à fait réussie. Deux bons acteurs, une histoire vraie, une mise en scène efficace, un décor modulable. Cette machine tragicomique est pourvue de rouages bien graissés. Pas de surprise, l’assiette, parfumée par quatre Molières, plaira à tout le monde. Sauce sitcom.

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Le banquet royal de Claudius et Gertrude est annoncé au mégaphone! Un fumet à la Macaigne pour cet «Hamlet» tonitruant et jouissif. La compagnie «Dramaticules» a mis les petits plats dans les grands et l’assaisonnement de ce classique est contemporain en diable. Plonger Ophélie (de Millais) dans un seau, inviter Freud à la noce, Jérémie Le Louët est un cuisinier de talent doublé d’un comédien ébouriffant. Entre tradition et liberté, le plat qu’il nous sert est inventif, astucieusement coloré et capiteux à souhait: Rien de pourri à cette table-là!

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Concession à la poésie de Ferré, un pique-nique anarchique s’est improvisé chez «Léo et lui». Le sandwich était rassis, paupières vacillantes, qui dort dîne…

Envie d’un dessert? Son aspect gourmand, panaché de pédagogie m‘avait séduite: «Nos amis les livres. De l’importance de la lecture sur le développement cognitif de l’humanité». J’ai pourtant ri, mais elle a très vite fondu. Pas bon pour la ligne avignonnaise.

Jour nouveau et petit déjeûner copieux. «Unité 777», jeune compagnie de danse contemporaine étonnante, qui s’attaque au mépris des souffrances humaines et animales. La violence du thème n’est que suggérée, laissant la place à une chorégraphie sensible et dynamique. Délectable repas végane.

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Quelques mezzés à «Antioche»? Un délicieux trio de femmes dont une moderne Antigone est le lien. Mère, fille et mythe sont emmurées par une société injuste. Jouant de temporalités confondues, c’est à Antioche que le choix de sortir de l’inertie qui mine chacune d’elle leur sera offert. Des agapes universelles à partager sans modération.

Nana. Pas celle de Zola, celle de Godard, revisitée par Charles Berling. «Vivre sa vie» comme la vraie, en traversant le tragique avec la désinvolture d’Anna Karina/Pauline Cheviller et la littérature comme soutien. Et ça s’avale sans grimace: un succédané d’un goût actuel qui mélange les genres, les citations d’autrices, la guitare électrique et les ombres chinoises. Tout en gardant un peu du sel du Jean-Luc des années soixante. Un goût de reviens-y.

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Rafraîchissement fulgurant avec «40° sous zéro». C’est à la patinoire d’Avignon que joue la troupe Munstrum Théâtre. Deux pièces de L’auteur argentin Copi , mises en scène par Louis Arène, costumes de Christian Lacroix. Extravagance, déformations, cruauté, folies, trash, kitsch, humour déjanté… un spectacle déroutant, subversif, osé, des scènes chocs, drôles, puissantes, d’une esthétique hideuse et sublime à la fois, des textes surréalistes, des dialogues irrévérencieux, des chorégraphies inattendues, tout est surprenant. Et il ne me vient aucune analogie culinaire, sauf peut-être … un goût étrange venu d’ailleurs. Ce ne peut être qu’une boisson, alcoolisée, pétillante, explosive, un cocktail d’ingrédients improbables, un bloody bitter dragqueen, un truc qui fait flipper ou qui hallucine, une crazy cock à la Miller, brassée, frappée, givrée, un long drink au lait de poule décoré d’ombrelles et de fourches diaboliques!

Lendemain d’hier, retour au régime actuel avec «j’ai rencontré Dieu sur Facebook» qui ne me laisse pas de souvenir indélébile. Un très bon pain au chocolat pour les ados. Réconfortant, sucré, et surtout nourrissant. Les deux comédiennes sont extras.

Au pied levé, parce que l’emballage croisé dans la rue est sympa, on entre voir «Caillasse». Deux Hurluberlus dans leurs costumes rayés, sortant d’un camp ou d’une prison, coiffés d’un casque d’aviateur de même tissu. L’intention est honorable: s’évader par l’imagination. Ils sont charmants, gamins, gazouillants, attachants, un peu vains… Un spritz et des cacahuètes.

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«La Maison de Thé», spectacle du Festival in, sera notre dernière étape, pas des plus courtes, ni des plus digestes. La cuisine chinoise est variée, les cinq épices seront rock, langue, décor, politique, légendes. C’est bavard: beaucoup de riz… mais pas inintéressant: piquant et âpre poivre du Sichuan, longue marinade sauce soja, un peu trop de glutamate et du gingembre frais cuisinés dans un wok monumental. Un repas plutôt excessif et pas indispensable, même si le thé est décongestionnant.

Je quitte le festival comme chaque année : heureuse et frustrée à la fois. Parce que je n’ai pas pu assister à « La Dernière Bande », « Outside », « Vendetta », « The Great Desaster », « Inging », « La Sextape de Darwin », « Des Caravelles et des Batailles » et j’en passe…Plus de places ou pas capté leur qualité sur le moment.

C’est terminé maintenant, mais pour consulter des comptes-rendus pertinents, visitez https://lebruitduoff.com. , vous y lirez d’excellentes chroniques, comme celles de Pierre Salles dont je trouve l’avis toujours judicieux.

Bel été à hydratation renforcée!

4 réflexions sur “Mon Festival d’Avignon 2019, saveurs

  1. On m’a dit aussi beaucoup de bien des « Caravelles et des Batailles » et vous avez fini de me convaincre de prendre mes places pour « Crâne » (celui-là, je l’avais déjà repéré) et « 40° sous zéro » qui se joueront en 19/20 dans le même théâtre à Paris (Monfort Théâtre)

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