Comédie de Genève du 18 au 20 février 2026
Avec Julie André, Astrid Bayiha, Évelyne Didi, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy, Blanche Ripoche, Hélène Viviès
«La littérature doit servir à écrire qu’il est nécessaire de tuer une idée, qu’il faut en discuter, mais pas tuer les gens. » Svetlana Alexievitch (Prix Nobel de littérature 2015).

Près d’un million de femmes, de très jeunes femmes, se sont engagées dans l’armée russe durant la Seconde Guerre mondiale. Le saviez-vous?
Elles sont neuf. Elles entrent en scène les unes après les autres, s’installent sur un siège, alignées, observant le public comme il les regardent. Le décor est domestique, rassurant: empilement d’objets, cuisines, salle de bain, un lit à gauche. Un appartement communautaire. Elles sont chez elles en quelques sortes.

Une dixième comédienne entre en scène. « On va commencer ». Elle s’adresse à la salle encore illuminée et se présente. Elle sera Svetlana, le pivot du spectacle, l’écrivaine journaliste. Elle posera les questions, celles du livre de Svetlana Alexievitch, mais aussi certaines autres, plus violentes, qui n’avaient pas été abordées par la jeune autrice dans les années 1970
Svetlana Alexievitch est née en Ukraine en 1948 de mère ukrainienne et de père biélorusse. Dès la fin de ses études, elle s’intéresse aux témoignages portant sur cette guerre, et à ces femmes, ayant alors la cinquantaine, qui ont participé, mais n’ont jamais raconté. Trente années après, ces femmes qui avaient entre 15 et 20 ans à l’époque, lui confient leurs vécus de 1941 à 1945 . Elle enquête durant sept ans et livre cet « essai documentaire » paru en 1985. Il sera censuré par le régime soviétique, puis plus tard, deux fois recomplété.
Ce qui frappe au premier abord, c’est le naturel des actrices. Leurs prises de parole semble totalement authentiques. Elles sont véhémentes dès le début, affirmant avec force, partageant leurs vérités crues avec dignité. La metteuse en scène Julie Deliquet et ses collaboratrices ont choisi des fragments de textes, une centaine, et les ont répartis entre les comédiennes qui interviennent plus ou moins à leur guise, un code couleur leur permettant de rebondir sur les sujets abordés. Le spectacle se construit donc en direct dans une écoute active entre toutes. Le public assiste à une séance de travail collective entre la journaliste et ces neuf femmes témoins.
Cela n’a pas été le cas dans la réalité puisque Svetlana Alexievitch s’est aperçue qu’il lui fallait parler en intimité avec chaque femme. Il existait en effet une vérité de mémoire personnelle et une vérité contemporaine ressemblant auxattentes de l’auditoire. Elle a donc dans la mesure du possible, auditionné chacune en huis-clos. La mise en scène à laquelle on assiste est une fiction, elle rassemble ces femmes qui partagent chacune des expérience et des avis personnels.

Parmi ce panel, plusieurs brancardière de divers bataillons, une pilote d’avion, une femme médecin résistante, une tireuse d’élite, une agente de renseignement des partisans. Certaines sont gradées, sergent, lieutenant ou adjudant-chef. Comment leurs vies ont-elles été percutées par la guerre?
Elles racontent alors comment tout bascule, les pères et les frères qui s’engagent, les films de propagande, la mère patrie qui t’appelle, les motivations plus triviales (je voulais foutre le camp de chez moi). Elles disent comment elles ont vu arriver leurs amis et leurs frères estropiés ou morts, comment elles ont décidé de contribuer, volontairement, sans trop réfléchir. Elles révèlent leur confrontation avec cet univers de désolation, de sang et de peur.
Elles racontent encore. La torture et les actes violents qui entraînent la haine, l’humanité à laisser au porte-manteau, se rendre imperméable par nécessité… mais aussi sauver des gens. Et celle qui aimait Staline, celle qui croyait en la révolution. Elles disent les uniformes taillés pour des hommes, leurs règles sans protections hygiéniques, leurs nuits sans pisser pour cause de danger d’agression, le viol comme arme de guerre, d’un côté comme de l’autre.
Peu à peu, les actrices se lèvent, investissent le décor, prennent vie dans cet appartement. Après avoir parlé au public, elles se parlent entre elles, confrontent leurs souvenirs, se répondent. Parmi la gravité de leurs propos, une pointe d’humour quelquefois affleure. Le recul le permet.
Leurs anecdotes n’en sont pas, ce sont des récits de vie impensables. L’après est difficile, il faut s’entraîner à vivre, à rire, à retrouver l’émotion, la légèreté. Elles se mettent à chanter et disent à quel point la poésie, l’art est un refuge.
Elles se sont tues face aux hommes, les héros, qui racontaient leur guerre, les autres femmes qui les insultaient: comment as-tu pu laisser ton enfant pour aller guerroyer? combien de nos maris as-tu baisé? Les femmes militaires ne sont que des filles à soldat! Aux combattants la victoire, aux combattantes l’invisibilité et la vie ordinaire, muette.
Le décor n’est finalement que peu investi et l’intensité de leurs paroles reste la même pour chaque intervention. Ce sont de petites faiblesses que l’on remarque. Mais la densité de l’émotion contenue dans ce travail théâtral, l’interprétation, que dis-je, l’incarnation puissante de la distribution, le texte si juste de l’autrice, nous bouleverse, nous traverse et nous chavire.
Pourvu qu’on vive jusqu’à la paix, se disaient-elles, et après ce qu’on a vécu, il n’y aura plus de guerre …


