« La Vegetariana » Daria Deflorian

D’après le roman de Han Kang, la Végétarienne

Théâtre de Vidy du 28 janvier au 1 février 2026

Avec Daria Deflorian, Massimiliano Speziani, Monica Piseddu, Gabriele Portoghese

Photographies: La vegetariana © Andrea Pizzalis

J’avais lu ce roman en mai 2025 et certaines scènes restaient gravées dans ma mémoire. L’écrivaine coréenne Han Kang est prix Nobel de littérature 2024. Son ouvrage intitulé La Végétarienne est composé de trois nouvelles: La Végétarienne, La Tache mongole et L’Arbre en feu.

Le décor est sobre, ascétique à l’image du thème de la pièce. Une sorte de boîte isolant une salle flanquée de deux portes de chaque côté, le tout sali et peint en gris avec des zones verdâtres. A cour, la paroi peut s’ouvrir sur une salle de bain. La lumière convertira cet appartement en atelier, en extérieur ou en hôpital. D’ailleurs, un texte projeté précise le lieu, par exemple: Maison du couple. Intérieur nuit. L’atmosphère est soulignée par des sonorité diffuses.

Le spectacle est porté à bout de bras par le jeu des comédien.nes, une grande partie du livre étant racontée sur scène. Sous forme de confidences, iels livrent leurs ressentis. C’est à travers les regards du mari, du beau-frère, puis de la soeur, que le récit évolue, l’héroïne ne livrant à peu près que ses rêves qui sont plutôt des cauchemars. Ses silences, ses replis intérieurs, ses postures, disent beaucoup de son intimité, mentale et physique.

Le roman et la pièce racontent l’histoire de Yonghye, mais aussi, indirectement, de la vie sociale en Corée du sud. Des codes sociaux exacerbés dans ce pays, on décèle des injonctions sexistes aussi/encore présentes en Europe. Yonghye en effet bouleverse l’existence de ses proches par sa décision brutale de ne plus manger d’animaux, puis d’oeufs et de laitages (véganisme). Elle transgresse donc l’une des multiples règles codifiant la place que doivent tenir les femmes dans la société coréenne. Les quelques rêves qu’elle livre sont violents et sanglants, sûrement significatifs de sa propre agressivité contenue face au carcan des conventions qu’elle subit en silence. Au travers de sa décision, c’est son propre contrôle qu’elle cherche à récupérer, tout en bannissant la violence sanglante que couvre la consommation de viande.

L’adaptation théâtrale rend hommage à l’écriture de Han Kang en conservant une grande partie du texte initial. La première partie, exprimée par le mari, décrit un homme simpliste, dénué d’amour, dont les actes sont régis pour son confort et ses besoins personnels. Lors de la visite chez les parents de Yonghye, nous découvrons que le père est un homme violent. Dans la seconde partie, relatée à la troisième personne par le beau-frère, un artiste frustré, c’est également un homme qui veut assouvir ses propres désirs sexuels et artistiques que nous percevons. Tous les hommes du récit montrent tous un sexisme patent. Cette dernière situation permet tout de même à Yonghye d’évoluer dans la perception de son objectif: devenir végétal.

Attiré par sa tache mongolique, le beau-frère artiste la convainc de se dénuder pour peindre des fleurs sur son corps, un acte qui va le mener à sa perte. La bonne idée scénographique est l’apport d’un rétroprojecteur. Cependant, l’écriture de la description du body art et de son impact sur Yonghye et sur l’artiste lui-même est si exceptionnelle, sublime et dérangeante, que ce moment crucial ne peut accéder sur scène à pareille apothéose. Sur scène, elle perd malheureusement de sa sensualité et de son érotisme.

La troisième partie est contée par la soeur de Yonghye, jouée par Daria Deflorian. Celle-ci offre le récit de sa compassion et des soins qu’elle porte à sa soeur internée en asile psychiatrique. Est-ce à dire qu’en Corée seules les femmes peuvent faire preuve de sensibilité, de réceptivité, de compassion? Le monologue est rendu très humain par son interprétation tout en finesse.

Je relis la chronique d’un autre spectacle de Daria Deflorian, Quasi Niente, vu en 2020, spectacle qui m’avait fasciné. Est-ce le souvenir littéraire qui m’a retenu pour celle-ci? Cette oeuvre, sans conteste de qualité, ne m’a pas emportée aussi puissamment que le roman. D’une facture classique, c’est aussi un théâtre qui m’attire moins. Que cela n’empêche personne d’y assister, c’est un moment de théâtre remarquable.

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