« La Distance » Tiago Rodrigues

LA DISTANCE
Texte et mise en scène Tiago Rodrigues. Avec Alison Dechamps, Adama Diop. Photo© Christophe Raynaud de Lage

Théâtre de Vidy, Lausanne, du 13 au 23 novembre 2025

« 2077. Tandis que l’humanité survit, en proie à la précarité et aux conséquences du réchauffement climatique, une partie de la population s’est exilée sur Mars. Sur Terre, un père s’efforce de maintenir une relation avec sa fille partie pour un nouveau monde.« 

Par petites touches, nous réalisons le postulat de la pièce. Le père et la fille communiquent par des messages auxquels il n’est pas possible pour le correspondant de réagir en direct (intense frustration). Leurs adresses au public n’en sont pas, ce sont les messages audios qu’iels partagent. La course du temps est signifiée par une plateforme ronde qui tourne à différentes vitesses. L’un et l’autre sont placés de part et d’autre d’un tronc d’arbre mort et d’un gros rocher empourpré. Du côté du père, deux boîtes, dont l’une, contenant des photographies, est éclairée de l’intérieur. L’autre supporte un tourne-disque. Du côté de la fille, juste un globe dans lequel un bonsaï étale une verte vigueur.

La puissance de la pièce est polyvalente. C’est une forme d’anticipation loin des récits de science-fiction habituels. La distance, évoquée par le titre, est aussi mentale que matérielle. La grande question qui sous-tend cette situation est cette sorte de « deuil » auquel est confronté le père face au choix drastique de son enfant devenu adulte. On les comprend tous les deux. Le papa dans son inquiétude et sa fille dans sa certitude. Le géniteur dans son passé terrestre et sa fille dans son avenir futuriste. Lui pense qu’elle est esclave d’une dictature, elle est certaine qu’elle a toutes les raisons d’espérer. Elle a choisi son destin, il subit la débâcle terrestre.

Il est donc également question d’effondrement sur Terre, de colonisation du cosmos, d’organisation corporative (Corpo-Nations), de l’oligarchie Novus, de Loterie de Reproduction, autant de questions politiques qui hantent le coeur du sujet, cet éloignement d’un parent et de son enfant dans ses propres choix d’adulte.

Le temps presse, bientôt le processus d’oubli total sera enclenché sur Mars. L’argument étant qu’il faut effacer les souvenirs terrestres pour bâtir un monde neuf, lavé des erreurs passées. Le père tente donc de convaincre sa fille de rentrer tant qu’il en est encore possible. Il croit encore à la possibilité de sauver la Terre, il pense que, sans l’expérience, les erreurs se répèteront ailleurs. Il passe par la colère, le désespoir, l’amertume, ce qu’il essaie de camoufler derrière un peu d’humour et des souvenirs communs. Tout cela engoncé dans l’amour qu’il porte à son enfant et la peur de ce qui pourrait lui advenir. Mais sa fille est déterminée, elle a fait ce choix et elle s’y tient. Elle a la volonté d’être maîtresse de son destin. Et quel est notre objectif en tant que parent? Rendre notre progéniture indépendante et libre! C’est le paradoxe de l’amour réussi du parent, dont l’enfant adulte s’éloigne.

Ali/Adama: « L’espoir que je nourris, tant bien que mal, et que j’ai essayé de te transmettre est un combat constant. c’est un espoir qui chaque jour, se heurte à l’imperfection et l’injustice du monde; mais qui nous pousse à faire de notre mieux avec ce qu’on a. »

Amina/Alison: « Ici, sur Mars, nous voulons oublier l’histoire. Nous, les Oubliants, nous utiliserons de nouvelles pierres pour construire un monde nouveau. ça, oui, c’est une raison d’espérer. »

Sur ce plateau tournant, telle une horloge courbant la relativité du temps, père et fille ne se rencontreront jamais, sauf peut-être à la faveur d’un rêve.

Personne n’a raison, personne n’a tort. Chacun.e a ses raisons. Chacun.e fait son propre choix. L’une des grandes forces de la pièce est son respect de l’humanité de chacun.e.

Attention la suite dévoile la fin de la pièce...

Et à la fin, la dernière lettre est un cri d’amour bouleversant, car, évinçant son ego, le père reconnait inconditionnellement le choix et la liberté de sa fille:

« Même si l’on est séparé par l’oubli, qui est la plus grande des distances. Je serai toujours de ton côté, et j’appuie ta décision. vous allez réussir à inventer une Nouvelle Humanité. La vie que tu inventes en toi sera heureuse. Tu es brillante dans tout ce que tu fais. Ce monde est meilleur avec toi.. Je suis fier de toi. J’admire ton courage. (..) Oui ton absence va me faire souffrir. »…..

….. »Mais il n’y a pas de révolte, non – Je veux juste que tu te trouves – La mélancolie est parfois bonne – C’est mieux que de marcher vide – L’espérance est un don -Que j’ai en moi – Je l’ai, oui – Il n’y a pas de désespoir, non – Tu m’as appris des millions de choses – J’ai un rêve entre les mains – Demain sera un autre jour – Je vais certainement être plus heureux. » Chanson de Caetano Veloso, Sonhos

Je ne peux écrire ces mots sans l’émotion intense que m’a offert ce spectacle. Et je termine par l’image d’un rêve.

Mise en scène, scénographie, texte, costumes, décor, lumière, musique, sonorisation. Que de merveilles dont je n’ai rien dit. Sachez que nombres d’articles portent ce spectacle aux nues. Allez-y! 26-27 novembre à Grenoble et ICI.

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