« Exit Above /d’après La Tempête/ » Anne Teresa de Keersmaeker

A la Comédie de Genève, les 25, 26 et 28 septembre 2024

Avec Abigail Aleksander, Jean Pierre Buré, Lav Crnčević, José Paulo dos Santos, Rafa Galdino, Nina Godderis, Solal Mariotte, Mariana Miranda, Ariadna Navarrete Valverde, Cintia Sebők, Jacob Storer
Et avec Meskerem Mees (chant, composition), Carlos Garbin (guitare).

Musique Jean-Marie Aerts

Nouveau spectacle de la chorégraphe belge, nouvel émerveillement. Anne Teresa de Keersmaeker (1960) crée la Compagnie Rosas en 1983 avec laquelle elle crée plus de soixante chorégraphies. On peut y reconnaitre des bases de géométries scéniques (cercles, courtes spirales, diagonales impeccables) marquées sur le plateau, et une exploration de la musique, le plus souvent jouée en direct, qu’elle soit (classique, contemporaine, jazz, musique du monde, folk, etc.). La pièce Exit Above est une création  de 2023 basée sur le concept permanent de la chorégraphe : « Ma marche est ma danse« .

(…) il s’agit de trouver le moyen d’organiser les mouvements d’autant de corps sur un petit espace. Comment organiser et partager l’espace entre les gens, comment vivre cette complexité, cette proximité, dans un espace qui ne bougera pas ? Et comment expérimenter la notion de liberté ? Je pense qu’il faut structurer les choses : il n’y a pas de liberté dans la liberté, il y a de la liberté dans la structure. Anne Teresa de Keersmaerker

Paul Klee, « Angelus Novus« , 1920

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

— Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire

© Ann Van Aerschot

Voilà le prologue, et la tempête s’abat sur Solal Mariotte, le danseur solitaire, telle une aile immense. Se débattant dans le maelstrom, il est bientôt rejoint par les onze danseur.euse.s de la jeune troupe de Rosas. Iels seront douze sur scène à danser, guitariste et chanteuse inclus.e.s.

© Ann Van Aerschot

La voix de Merkerem Mees, limpide et subtile, s’élève et transporte littéralement la danse, accompagnée par les sons des différentes guitares de Carlos Garbin. La danse est ici imprégnée de hip-hop, les allers-retours sont aussi musicaux (du blues à la techno) que rythmés par le tempo de la marche, les postures se superposent aux mimiques, la verticalité change de sens, les spirales s’élargissent et s’amenuisent, les vêtements s’arrachent et changent d’individu. Les regards appuyés sont autant d’adresses au public, lorsque l’absence de son appelle l’immobilité. Duos, trios, solos surprennent dans la masse des corps turbulents.

Comme une horde mais dont on perçoit chaque individu. Comme une manif où l’on vomit l’abstraction adverse. Comme une cour de récréation où le plaisir de courir déborde. Comme une ronde où se mêlent les genres.

© Ann Van Aerschot

Des phrases imprimées sur les costumes accrochent le regard : « I cried to dream again », « Today I’m born new ». La musique fait place aux sifflements, claquements et couinements de cette jungle adolescente et un micro tournoyant invente un bourdonnement tempétueux. La fille en rouge hiératique reste imperturbable et ceint la houle des corps tourbillonnants. Puis se fait la pénombre, atténuée par un faisceau lumineux mouvant n’éclairant rien de particulier, une trouée, accrochant au passage un mouvement, quelques gestes ou personnages. Le guitariste joue de sonorités, utilisant archet ou bottleneck, grattant son instrument ou le faisant hurler. La chanteuse-danseuse, impassible, accélère le débit, de sa voix toujours suave, tandis qu’iels jouent avec le feu, créant des éclats de lumière et de rires.

Les images sont des tableaux, les regroupements ressemblent à des chefs-d’oeuvres classiques.

A l’extrême bord du plateau, elle se penche et ensemble, iels la retiennent. Sublime image. Avant de la soulever, crucifiée, en majesté. Et, malgré les applaudissements, ce n’est pas encore terminé…

Ce spectacle est un poème où les mots sont des gestes, les phrases des postures, ponctuées par des sons. La grammaire chorégraphique de Anne Teresa de Keersmaeker lui offre sa structure, son atmosphère et son sens. Magistral.

« Mon écriture chorégraphique est aussi travaillée par d’autres sources, plus secrètes,  qui permettent de nourrir une sorte de dramaturgie sans pour autant la révéler. » Anne Teresa de Keersmaeker (feuille de salle)

2 réflexions sur “« Exit Above /d’après La Tempête/ » Anne Teresa de Keersmaeker

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