« L’amante anglaise » Emilie Charriot

D’après Marguerite Duras. Du 28 novembre au 8 décembre 2024 au Théâtre de Vidy, Lausanne.

« La folie, comme la syphilis, c’est la honte chez les bourgeois » déclare Duras.

CLAIRE : Alors écoutez-moi. Il y a eu deux choses : la première c’est que j’ai rêvé que je la tuais. La deuxième c’est que lorsque je l’ai tuée, je ne rêvais pas.
 
En décembre 1949, a lieu en France un crime commis par une épouse sur la personne de son mari. Elle le tue avec un marteau, puis le découpe et jette les morceaux dans des trains de marchandise qui passaient par un viaduc à raison d’un morceau

par train chaque nuit. Elle est très vite démasquée et avoue immédiatement. Elle est incapable de donner la raison de son geste.

Marguerite Duras, passionnée par les affaires judiciaires, publie cette version de « L’Amante anglaise« en 1967, après l’avoir imaginée en pièce de théâtre en 1960. D’autres créations remaniées suivront jusqu’à la dernière en 1991. Ce qui l’intéresse n’est pas le fait divers en lui-même, mais son mystère humain. Qui est cette femme? Pourquoi ce geste atroce?

Dans cette version, Marguerite Duras déplace le crime de l’épouse sur la personne de la cousine sourde et muette qui aide le couple et vit avec eux depuis vingt ans. Dominique Reymond est Claire, l’épouse; Laurent Poitrenaux est Pierre, le mari; Nicolas Bouchaud est l’interrogateur.

L’Amante anglaise de Emilie Charriot à Vidy Lausanne. Photos © Sébastien Agnetti

L’histoire, on peut la lire sur la feuille de salle, elle nous est également contée au début de la pièce par l’extraordinaire Nicolas Bouchaud. En forme d’incipit, un morceau des Stranglers sur la folie en fond musical, il nous donne un aperçu de définition du « fait divers », ce conte difforme, cet astre noir. L’interrogateur n’est que cela, il interroge et offre ainsi une parole à l’accusée. Il est une sorte d’alter ego de l’autrice chercheuse, en train de tenter de comprendre, de démêler les noeuds d’une affaire résolue, mais qui reste un mystère dans son explication. L’interprétation du comédien, tout en finesse, est puissante. On la sent véritablement habitée.

Le cadre de cette sombre histoire est d’une sobriété lumineuse et blanche. Présent dans la première partie, le mari est parmi le public et répond à l’interrogateur depuis sa place. Oui, il vient de là, il nous est proche, nous pourrions être lui. Il n’a rien vu venir, il est absent à la personne de son épouse. Sans empathie, ni imagination, il habite ici, c’est tout. Il ne peut relater que des faits. L’acteur Laurent Poitrenaux l’interprète ainsi, insondable et à certains moments agacé, irrité par ces questions qu’on lui pose. Il a désiré Claire, au début, mais n’a jamais été curieux de la personne qu’elle était. En seconde partie, il rôde aux alentours, encerclant le territoire comme un animal. Bizarrement, c’est là qu’on le sent impliqué dans le récit de son épouse.

Le crime n’est pas l’énigme. L’énigme, c’est la psyché de la criminelle. Dominique Reymond interprète sans ostentation cette personne solitaire, passant pour folle, abandonnée à elle-même. Entre un mari qu’elle ignore et une cousine sourde et muette, elle passe son temps sur un banc de jardin, un temps où l’inaction la rend intelligente, dit-elle. Lorsqu’elle utilise la locution « tout le monde », elle jette au public un regard malicieux. Oui, tout le monde a déjà rêvé d’avoir commis un meurtre. Elle, elle a passé à l’acte. Elle conservera son mystère, mais nous la (re)connaîtrons mieux. Quitte à ne pas la comprendre, nous l’aurons écoutée.

Ces trois acteurices admirables habitent cette pièce de tout leur talent et leur expérience de la scène. Aucune grandiloquence gestuelle, aucune posture affectée, chacun.e fait exister son personnage par son exceptionnelle présence scénique passant par la magie de ce texte où l’autrice  cherche à entrer dans une âme.

Comme une analogie, il manque la tête de la victime.

Photo perso

 

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