Mon Festival d’Avignon 2024 (in) Part III: Tiago Rodrigues, « Hécube, pas Hécube »

Aaah, la carrière de Boulbon! Un cadre naturel, minéral et majestueux. Une scène grandiose à laquelle s’était mesuré Philippe Quesne l’an dernier et qu’investit Tiago Rodrigues avec délectation et à propos.

Hors les murs de la vieille ville d’Avignon, la navette nous emmène en campagne et nous nous retrouvons pour nous restaurer et partager des discussions à de grandes tablée d’inconnu.e.s, passionnés ou curieux.

Lorsque nous sommes invités à nous installer dans les gradins, la musique d’Otis Redding nous accueille. Agréable ambiance soul et rytm’n blues. Sur l’emplacement qui tient lieu de plateau, une grande forme noire, qui m’évoque une femme en burqa, une longue table nue et une autre plus loin recouverte d’une nappe, quelques amplis, c’est tout. Aucun besoin de trop en faire, la lumière y pourvoira.

La troupe de la Comédie-Française prend place autour de la table, « Nous sommes le choeur ». Nous comprenons que nous assistons à une répétition de la tragédie d’Euripide « Hécube« , séance que l’une des actrices, Nadia, la comédienne qui jouera le rôle titre, aimerait écourter pour un rendez-vous important. On se rend compte qu’il y a encore beaucoup à faire avant les représentations. Certains sont agacés par l’impatience de Nadia.

© Christophe Raynaud de Lage

Un petit point sur Hécube: Reine de Troie, épouse de Priam, elle a perdu presque tous ses enfants durant la guerre. Le roi de Thrace, Polymnestor, auquel Priam avait confié son dernier fils, le tue. Hécube s’introduit dans le palais et crève les yeux du roi. Poursuivie, elle mord les cailloux qu’on lui lance et est transformée en chienne hurlante, entraînant la compassion des dieux de l’Olympe.

La seconde scène nous transporte autour d’une autre table, Nadia y plaide la cause de son fils Otis, autiste maltraité par l’institution publique qui l’abrite. Le système entier est responsable et Nadia en a saisi la justice suisse.

On parle d’enfants ou d’adolescents privés de nourriture, traînés par terre ou encore laissés dans leurs excréments. Des maltraitances qui ont duré près de deux ans, dès 2019, le tout dans des locaux inadaptés. Source

Voilà où la réalité rejoint la fiction. Le mythe d’Hécube, cette mère désespérée, rejoint l’histoire vécue par la comédienne aux prises avec une justice labyrinthique.

La pièce, en épisodes, procède par allers-retours entre les répétitions, où Nadia s’identifie de plus en plus à Hécube, et l’instance juridique: les témoignages des employés de l’établissement, des divers pouvoirs impliqués par l’affaire et l’expérience intime de Nadia et d’Otis qu’elle relate avec son émotion, mais aussi sa volonté inflexible de s’exprimer pour ces enfants sans voix et d’obtenir justice. Malgré la complexité des rouages auxquels elle est confrontée, telle une chienne à la recherche de son petit, elle ne lâche pas le morceau, elle réclame justice.

Les critiques ont été quelque peu tièdes, personnellement je trouve la pièce magistrale. Tiago Rodrigues possède l’art des récits entremêlés. Son théâtre est populaire et exigeant à la fois. Il parle du présent en convoquant le passé, extirpant le flou d’un potentiel futur. L’humour n’est pas absent de cette tragédie et des moments légers traversent le récit. Certaines critiques arguent de longueurs dans l’évocation de l’appareil judiciaire. Il m’apparaît que ce ne sont que miettes au vu de la réalité et qu’il fallait, avec justesse, nous le démontrer.

Les interprètes sont évidemment excellent.e.s, Elsa Poivre (Nadia) agit dans une rage contenue et se débat avec dignité. Loïc Corbery joue un Polymnestor retors à souhait ainsi qu’un acteur en répétition ambigu. Les rôles du juge et du roi que tient Denis Podalydès, sans étonnement, lui sièrent à merveille.

Le choix de la carrière de Boulbon apporte-t-il un plus? Selon moi, ce monumental mur de pierre, reflète à merveille les combats auxquels se confrontent Hécube et Nadia. lorsque Nadia décide de parler aux médias, la lumière créera une faille dans cette impressionnante muraille. Et la musique d’Otis Redding garantit des nuances de douceur.

Débarrassée du noir tissu qui la couvrait, l’immense chienne à trois pattes veille. Altière, déterminée à récupérer ce qui lui a été arraché.

©Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

A voir à la Comédie de Genève du 28 novembre au 01 décembre 2024

Avec les interprètes de la Comédie-Française : Éric Génovèse, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Gaël Kamilindi, Élissa Alloula, Séphora Pondi
Texte et mise en scène Tiago Rodrigues
Traduction Thomas Resendes (français)
Scénographie Fernando Ribeiro
Costumes José António Tenente
Lumière Rui Monteiro
Musique et son Pedro Costa
Collaboration artistique Sophie Bricaire
Traduction pour le surtitrage Panthea

 

 

 

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