Fondation Vuitton du 17 octobre 2025 au 2 mars 2026
En 2017, Gerhard Richter a décidé que son travail en peinture était terminé. Cette rétrospective est donc un concentré complet de l’oeuvre d’un grand peintre contemporain encore en vie et dont il a lui-même validé le contenu de sa première peinture à sa dernière. L’exposition opte donc pour un ordre chronologique avec près de 300 oeuvres. Sa particularité artistique est la recherche continuelle qu’il mène autour de l’acte de peindre. il se définit comme étant un « faiseur d’images ». (ICI ma chronique de 2016)

Ci-dessus, ce premier tableau qu’il considère comme étant le premier de son catalogue raisonné. Il omet donc tout ce qu’il a produit précédemment en Allemagne de l’Est, durant ses études à l’Académie de Düsseldorf. Il y inaugure un processus d’effacement qu’il adoptera comme moyen d’expression privilégié.

Ce cerf est peint d’après une photo que Richter à prise juste avant son départ pour l’Allemagne de l’Ouest. C’est l’une des premières photo-peintures, lesquelles furent réalisées durant toute la décennie 1960. Le floutage, qu’il utilisera abondamment, peut être une façon de représenter la fugacité de la mémoire, une mise à distance, un mouvement ou encore le temps représenté.

Ci-dessus l’une des plus grande peinture de ses débuts. Trouvé dans un magazine, le cliché originel est de Leni Rienfenstahl, la photographe propagandiste d’Hitler. Les références souterraines au nazisme dans ses premières oeuvres représentent les traumatismes de cette période, aussi intimes pour l’artiste que pour l’identité allemande.
Depuis le milieu des années 60, Richter rassemble son Atlas, une collection de photographies, de coupures de journaux et d’esquisses. Les paysages urbains ou ruraux investissent son champ d’inspiration.


Les premiers panneaux de verre débarquent en 1967. Quatre plaques transparentes inclinables où le reflet joue avec la transparence. Un effet qu’il expérimente avec des miroirs d’angle colorés, puis des plaques transparentes superposées, des monochromes miroirs et enfin de simples miroirs agissant directement sur les regardeur.euses, sans manipulation, des readymade, dont une installation inspirée par John Cage, « 11 Scheiben », 2004. John Cage qu’il admire pour son jeu avec le hasard et dont il a assisté à une performance Fluxus à Düsseldorf (1963). Nul besoin de préciser qui cela m’évoque…




Lors de la Biennale de Venise 1972, Richter investit le pavillon allemand avec 48 portraits N/B réalistes d’hommes célèbres. Il réalise deux portraits par jour, c’est dire sa dextérité. Une salle entière est consacrée à la présentation de ces portraits sévères ou en tout cas très neutres. Comme une impression de submersion masculine…



J’ai préféré ces petites aquarelles…

…ou cet hommage aux artistes Gilbert & George. Richter admirait leur indépendance d’esprit artistique.

« L’annonciation d’après le Titien » est un ensemble de cinq tableaux où Richter réalise sa propre version d’après une carte postale. Il en exécute cinq versions dissolvant peu à peu le sujet dans un flou presque mouvant en conservant les couleurs à leur place originelle. Le tableau prend alors l’aspect d’une abstraction, ne faisant plus que suggérer l’esprit de l’original. Sublimation, extraction de la substance.




Trois portraits de Betty, la fille de l’artiste à onze ans. La première horizontale le représente allongée, la deuxième est floutée et verticalisée, la troisième a été produite dix ans plus tard d’après un cliché de jeunesse alors que sa fille a la vingtaine. Elle se détourne du photographe (son père) pour regarder un de ses monochromes gris. Classique et moderne à la fois (monochrome minimaliste + portrait de facture classique dans une pose inhabituelle).



Parmi l’oeuvre de Richter, chaque pièce semble importante. Sa recherche intensive de ce que veut dire peindre est le fondement même de son travail. Il a réfléchi à tous les genres de la peinture et survole l’histoire de l’art en lui offrant une évolution contemporaine. La diversité incroyable de son travail pictural suit une logique totalement cohérente: rien n’est saugrenu, ni même convenu, au vu de l’évolution de son travail.
La série 18. Oktober est un cycle de quinze tableaux qui doit son titre à la date où quatre membres de la Fraction Armée Rouge (ou bande à Baader-Meinhof) ont été retrouvés morts dans une prison allemande. Les images peintes relatent certains épisodes de cette période inscrite dans les mémoires allemandes.
« (ces tableaux) sont l’expression d’une émotion profonde et muette, une tentative presque désespérée pour prêter forme aux sentiments de compassion, de douleur et d’épouvante… » G.Richter, Notes, novembre 1988




Ce tableau-là, très important dans le catalogue de Richter, bizarrement je ne me souviens pas l’avoir vu. Je l’insère pourtant ici car il est une réponse à Marcel Duchamp et son Nu descendant l’escalier de 1912. Richter y affirme la pérennité de la figuration en peinture, en réponse à Duchamp qui présumait sa fin. De plus le modèle, Ema son épouse, est enceinte de trois mois. Tout un symbole.
Prenez le temps de visionner ce documentaire filmé lors de la restauration du tableau de Richter suite à un dommage volontaire:
Point de figuration ci-dessous, uniquement de l’abstraction pure. Ce petit format fait partie du cycle des abstractions produites lors des années 90, lesquelles sont plutôt des tableaux monumentaux. Celui-ci est comme une chorale de couleurs, où chacune est libre d’interpréter sa propre voix. Je cite le cartel: un tableau sans principe, ni dogme, sans intention ni fondement théorique, qui naît du seul processus pictural au cours duquel la concentration du peintre se porte sur ce qu’il ne sait pas, ni ne connaît.

Les peintures inspirées de la maternité de Sabine, nouvelle épouse de Gerhard Richter dès 1995, rendues encore plus douces par le flou, sont quelque fois comme grattées. il dit lui-même avoir tenté de mêler ringardise et sentimentalité.
Série S. mit Kind, huit toiles, 1995

Parmi une série d’abstractions de petits formats, j’en relève une que j’ai trouvée envoûtante. Une aquarelle sur papier aux côtés de laquelle je pourrais vivre sans m’en lasser, je pense.

Ce portrait de Sabine en train de lire, d’une beauté classique, hyperréaliste avec un très léger flou, démontre à quel point la technique de l’artiste est au sommet de son art. Je me réjouis qu’il ne l’aie pas triturée! Beaucoup l’assimile à un Vermeer. Ombre et lumière se conjuguent pour évoquer une intimité chaleureuse, un repli sur soi, un recueillement. Personnellement je la trouve empreinte de mysticisme.

Il fait pendant au portrait d’Ella, fille cadette du peintre, qui elle aussi est représentée lisant lors d’un trajet en train.


Cet autoportrait à l’âge de 64 ans est empreint de modestie. Le regard lointain, il se représente décentré, comme doutant, alors qu’il a atteint les sommets de sa renommée. Le trouble du flou, le fond séparé en clair et foncé, semblent estomper le regard perçant de l’artiste, l’acuité de son regard visant un point lointain, inaccessible pour nous qui ne faisons que regarder.

La série des six tableaux intitulée Cage est un hommage au musicien qu’il admire. Ces six peintures ont été produites simultanément et Richter, tout comme l’a fait John Cage pour sa musique, utilise le hasard en repassant sa peinture avec un racloir pour révéler les différentes couches de couleurs. Ces toiles monumentales sont exposées à la Tate Modern, Londres, où une salle leur est consacrée, aussi impressionnante que celle montrant les neuf peintures murales de Rothko. Les deux séries font partie des peintures contemplatives.

La série Birkenau montre ces quatre célèbres photographies prises clandestinement dans le camp par un membre, soutenu par d’autres, du Sonderkommando. Pour son témoignage, Richter les a agrandies et reportées sur toile pour ensuite, « par honte, par pitié ou sentiment religieux« , a choisi de les recouvrir. Les quatre toiles abstraites qui en résultent font face à quatre plaques de verre grises les reflétant en miroir, comme une mise en garde actuelle ou la possibilité d’une répétition.

L’exposition se termine sur de petits tableaux en techniques mixtes sur papier, des oeuvres discrètes et subtiles, comme une cartographie de nuages ou une explosion vaporeuse. Foricano en est le titre généré de façon aléatoire.



Comme lors de toutes les expositions qui m’ont transportée, j’en ai trop mis ou pas assez. Difficile de s’arrêter, mais soixante ans de créations et recherches concentrent une somme considérable d’oeuvres formidables. Les photos des peintures sont frustrantes, elles ne rendent jamais l’attraction que possède l’original. Un dernier diaporama pour la route?
Marcel Duchamp a déclaré en 1963 (ITW Jean-Marie Drot, Pasadena): »Personne ne pensait qu’il pût y avoir autre chose que l’acte physique de la peinture. On n’enseignait aucune notion de liberté, aucune perspective philosophique. »
L’oeuvre complexe de Gerhard Richter s’associe aux artistes qui ont élargi la pratique, la vision, le sens de l’acte de peindre en osant expérimenter et sans se cantonner à un style unique.





























J’aime bcp ton ́résumé ́.
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Et le Nu (Ema) était bien présenté à Beaubourg dans une précédente rétrospective.
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