Production Théâtre de Vidy, du 14 mai au 18 juin 2023, au Festival d’Avignon du 7 au 16 juillet et ensuite dans divers lieux en Europe.
(Image d’en-tête © Leonard Rossi)
Un dimanche après-midi entre théâtre et nature, le soleil en prime!
Sur les hauts de la ville de Lausanne, la plaine du Mauvernay est un territoire extraordinairement riche. Zones humides, forêt, clairières, prairies, champs cultivés, sentiers, cours d’eau se mêlent, composant une variété de paysages.
L’art se décale hors de ses lieux habituels et la campagne arbore la scénographie des spectacles. Quelle est votre définition du terme paysage? Ne pourrait-elle pas concerner autre chose que l’esthétique visuelle?
Au départ de cette excursion pédestre qui va durer sept heures, le public est muni de couvertures, d’imperméables en cas de météo incertaine, de tabourets pliables et de casques audios. Une carte du parcours indique les sept pièces à découvrir dans différents lieux bucoliques. En tout et pour tout environ une heure et demie de marches entrecoupées de pauses. Un système de ruban de couleur permet de diviser les spectateur-ice-s en trois groupes.
Allongé-e-s, les yeux dans la canopée, des voix dans les oreilles, les participant-e-s observent le premier paysage, celui du toit feuillu que forment les arbres de ce coin de forêt. Cette observation est jointe à une conversation à bâtons rompus entre cinq personnes: psychanalyste, chanteuse, garde-forestier, météorologue et enfant curieuse. On y chante et on y parle des esprits de la forêt, du bois « ballé », de la forme des nuages et même de la mort. (Stefan Kaegi)
L’expérience d’un site vidé de toute présence humaine par la magie de l’image virtuelle nous conduit ensuite à revoir notre habitude d’appréhender le paysage de manière horizontale. Une observation vertigineuse qui marquera les mémoires. Avions-nous déjà réalisé que les habitants de pays en guerre utilisent communément une vision verticale? (Begüm Erciyas & Daniel Kötter)
Des plages musicales parsèment la promenade, égayant les sons que produisent les végétaux et la faune endémique, et parodiant le vent grâce aux instruments qui l’emprunte. Des pièces musicales jouées depuis d’improbables endroits qui procurent fantaisie, gravité, humour ou surprise. Quatre enchantements sonores en hommage à des éléments constituants du biotope. (Ari Benjamin Meyers)
Dans une petite clairière, une halte offre une rencontre qui nous interpelle sur notre mobilité, la possibilité de nous déplacer librement et sans crainte sur un sol inégal. Notre déambulation agréable et facile est une faveur que l’on s’accorde avec légèreté. Le thé qui nous est offert gaiement et avec élégance nous rapproche d’une énergie différente et puissante. (Chiara Bersani & Marco D’Agostin)
A l’image des arbres majestueux qui nous entourent, il nous est proposé des connexions humaines vocales, physiques, chorégraphiques: former une sorte de rhizome à taille humaine, tenter de s’identifier aux végétaux, fondre nos voix à celles de la forêt, imiter d’autres formes de vie. Guidé par de douces voix à l’accent chantant, l’individu peu à peu devient collectif. (Sofia Diaz & Victor Roriz)
Assise sur la pente douce d’une prairie, l’assistance casquée d’écouteurs découvre une belle mise en scène. Deux personnes au loin s’entretiennent de biodiversité, de pesticides, de territoires, se rapprochant peu à peu. Iels sont des interprètes rejouant la conversation de la directrice du Bureau Européen de l’Environnement questionnée par un feint et fin Candide. Un dialogue qui se poursuivra ensuite avec une chercheuse en éthologie et bioacoustique (occasion d’écouter la virtuosité musicale de l’alouette des champs), bientôt rejointe par un agriculteur du coin avec son vieux tracteur. Toute la scène se joue entre éloignement et rapprochement, distance et proximité. Passionnant. (Emilie Rousset)
Face au paysage, une longue prairie entourée de forêt, un écran sous-titre les déclarations imaginaires de la Terre s’adressant aux humains. Déclinant ses multiples attributs, elle enchaîne avec un discours doux-amer (plutôt amer…) qui tend à nous rappeler notre rôle de figurant-e-s sur la scène, malgré nous immuable, qu’est la Terre. Blessée par nos piqures d’extraction et nos méfaits anti-écologiques, Gaïa évoque douloureusement sa finitude écologique, ses limites dépassées, la consommation outrancière qui la saccage. Le dispositif affiche de courtes phrases accompagnée d’un sabir chuchoté et d’un son sourd et menaçant. Oui, la Terre gronde et tempête. (El Conde de Torrefiel)
Regards et réflexions, écoute et initiations, actions et sensations… ces « variations artistiques sur le paysage » opèrent tel un bain de nature et de culture, produisant simultanément le bien-être d’une après-midi de plein air et le plaisir d’avoir assisté à une oeuvre d’art aussi méditative que nourrissante, une oeuvre dont Dame Nature est l’actrice principale.
Ecoutez les artistes parler de leur création ICI
« Ils et elles proposent des pièces qui postulent que le paysage n’est pas une toile de fond, invitant à s’immerger à l’intérieur, à entrer en relation autrement et collectivement, à déplacer les perspectives habituelles, à mettre en lumière l’invisible et quelques-unes des fictions qui gouvernent nos perceptions de la nature. » Notice du Théâtre de Vidy



2 réflexions sur “« Paysages partagés » Caroline Barneaud & Stefan Kaegi”