« Ce qui change » § confinement

Voici un texte qui n’est pas de mon fait, un texte qui exprime des ressentis actuels. Le lecteur et la lectrice y retrouveront des fragments de leur vie confinée. Le nom de l’auteur se trouve au bas de l’article.
En revanche, les illustrations d’artistes (arts plastiques et théâtre) ont été dégotées par mes soins parmi les archives du blog et ma mémoire. La fonction sociale et politique de l’art est primordiale.
Ce qui change.
Ce qui change, c’est qu’une crise sanitaire peut être « mondiale ». Jusque là, seules les guerres pouvaient obtenir ce qualificatif, quoi qu’il s’agissait d’un abus de langage, toute la planète n’était pas en guerre.
Ce qui change, c’est que ma vallée bruisse du méchant ouin-ouin des tronçonneuses toute la sainte journée. Si l’on rendait leur travail à ces stakhanovistes, les arbres reposeraient en paix, et nous avec.
Ce qui change, c’est la polarisation des attitudes piétonnes. D’un côté ceux qui font la gueule: parano, distance, regard fuyant; de l’autre ceux qui veulent plus que jamais croire en l’humanité: sourire grande largeur, clin d’oeil, petit mot gentil.
Luc Tuymans, The Shore (le rivage), 2014
Ce qui change, c’est que notre gouvernement est désormais jugé délirant par une très grande partie de l’opinion.
Ce qui change, et qui doit bien être corrélé à ce qui précède, c’est qu’il y a du rebelle chez des citoyens qui hier étaient tout ce qu’il y a de plus respectueux du code. Martine va crapahuter à 10 kilomètres de sa maison dans les collines. Micheline, 70 ans, prend le thé chez la voisine du dessous, 80 ans. Henri et Fred se retrouvent pour faire une jam dans le jardin. Lucie a traversé la France hier pour rejoindre ses parents. Jérome vient aider Francis au potager. Brigitte et Jacques emmèneront dimanche leur pique-nique chez grand-maman. Et dans un petit village pas loin d’ici, tout le monde porte son masque et se fréquente allègrement. Leitmotiv commun de tous ces renégats : « Ca commence à bien faire ! On sait quand même rester prudents ! ».
Ce qui change, c’est que je n’arrive plus du tout à me projeter.
Ce qui change, c’est que, sur ce point au moins, plein de gens semblent être d’accord avec moi.
Ce qui change, c’est que certains sachants parlent déjà de « reconstruction » alors qu’il y a une semaine le mot convenu était « relance ».
Ce qui change, c’est l’état de sidération de tellement de gens, assommés par la double contrainte: « Contentez-vous d’une information absconse et restez chez vous ».
Ce qui change, c’est que chaque jour rien ne change. Ou presque.
Ce qui change, c’est que je n’ai aucune idée de mes revenus à venir et que je repousse l’idée d’en faire un problème.
Ce qui change, c’est que le numérique fait tranquillement la preuve que des millions d’emplois vont pouvoir être supprimés bientôt.
Ce qui change, c’est cet impossible exercice de prospective, renouvelé quotidiennement à la lumière des informations reçues et digérées : jusqu’où les faillites ?, jusqu’à quand les répliques de l’épidémie ?, jusqu’où l’état policier ?,  jusqu’où la vie de maman ?
Ce qui change, c’est cette envie récurrente de sortir faire une petite « course », sitôt suivie, au coeur du désert urbain, d’un irrépressible besoin de rentrer.
Ce qui change, c’est que des économistes connus hier pour leurs défenses en prime time du modèle néolibéral alimentent aujourd’hui leurs tribunes de vocables comme « démondialisation », « système délétère », « fin des privilèges », « prise de conscience nécessaire », « réduire la consommation », et même « Revenu universel », qui était il y a peu un gros mot pour les mêmes tribuns.
Ce qui change, c’est cette soudaine incapacité de pratiquer des activités qui faisaient mon quotidien, et l’urgence d’en réaliser désormais d’autres, totalement négligées hier.
Ce qui change, c’est que c’est le 1er mai et que presque tout le monde l’a oublié.
Ce qui change, c’est toutes ces initiatives citoyennes, parties de rien, sans espoir de bénéfices d’aucune sorte, juste « comme ça », …La solidarité comme une évidence. Respect pour vous.
Ce qui change, c’est la brillance du ciel et les places de parking libres.
Ce qui ne change pas, c’est qu’on voudrait bien les garder, ces deux-là, demain.
Texte : Xavier de Stoppani
Image d’en-tête: Arman, « Fragmentation », 1999, (guitares découpées remontées sur panneau de bois)

2 réflexions sur “« Ce qui change » § confinement

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s