«Le souper» de Julia Perazzini § vert théâtre?

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Photo(c) Yves-Noël Genod

Au théâtre de l’Arsenic-Centre d’art scénique contemporain, Lausanne
du 5 au 10 novembre 2019, puis en mars à Paris.

Julia Perazzini invite son frère à un souper. Quoi de plus convivial qu’un repas entre proches? Sauf qu’elle n’a jamais connu ce frère décédé avant sa propre naissance, âgé de quelques mois.

Le plateau est recouvert d’un tissu drapé, harmonieusement façonné de plis et de replis, de froncements et de sillons. Un environnement vert forêt, un vert nature, symbole de calme, d’équilibre, d’espace. L’excellente mise en lumière de Philippe Gladieux prête à ce vert de superbes nuances, accentuant une atmosphère d’intimité ou au contraire, d’isolement, allant jusqu’à lui donner des reflets mordorés. Un flux de remous avec lequel la comédienne va jouer tout au long de la représentation, lui donnant des allures solennelles ou douillettes, hiératiques ou enveloppantes.

Julia, vêtue de vert, se fond peu à peu dans cette mer veloutée. D’abord y évoluant avec précaution, décrivant les lieux à un interlocuteur invisible. Pour instaurer une relation qui n’a pas eu lieu dans l’espace-temps de son vécu, elle s’adresse à lui, commençant par lui chanter tendrement «sa» chanson, a capella, comme une prière. Elle crée de toute pièce un «nous» qui comblerait le vide et ses interrogations. Seule en scène, soutenue par quelques notes d’un tempo lancinant, elle rend la présence de ce frère tangible. Elle lui donne une voix ventriloque, enfantine et candide. Elle lui offre surtout une parole, et même davantage, une présence et une personnalité.

© Dorothée Thébert

Et elle l’invite à souper. Entre l’apéro et le dessert, la conversation s’entremêle de découvertes mutuelles, d’humour et de bagatelle, tout en partageant sur la mort avec  profondeur. Elle lui apprend à décortiquer les crevettes, il lui décrit le passage de la mort. Ce repas est émaillé de moments de gravité et d’émotion, comme cet «entraînement» à l’instant de la mort énoncé tel un exercice de yoga. Suivront une révélation, un récit d’agression et le mime drolatique du mythe d’Orphée et Eurydice, rehaussé d’un Hadès bureaucrate et émotif.

De par sa splendide scénographie, son interprétation nuancée tout en finesse et son texte empreint de sérénité, cette pièce sur la mort, l’absence, l’attachement, le renoncement, irradie de justesse et de vitalité. A voir absolument.

« Donne à ce qui te touche le pouvoir de te faire penser » Julia Perazzini dans « Le Souper »

§

Julia Perazzini n’est pas superstitieuse. En effet, on ne porte généralement pas de vert au théâtre! La symbolique de la couleur verte, entre naissance et mort, nature et eau, espérance et hasard est ambivalente. Mais le spécialiste de la couleur, c’est Michel Pastoureau, l’historien médiéviste français. Que dit-il sur cette superstition des comédiens de théâtre à propos de la couleur verte?

« Au XVIe siècle, la couleur dit un peu le rôle que l’on remplit sur la scène de théâtre » note Michel Pastoureau. « Le comédien qui joue en vert n’a pas un vêtement teint mais un vêtement peint », tout simplement parce que la teinture verte est très difficile à faire, elle ne tient pas. Un vêtement peint en vert, c’est plus facile… mais c’est aussi extrêmement toxique. » Référence France inter

Le pigment utilisé était du vert-de-gris, un poison violent. De plus, la légende veut que Molière soit mort sur scène en habit vert… et aujourd’hui, la couleur verte est l’emblème  de la nature et de l’écologie.

« Le livre de Michel Pastoureau retrace la longue histoire sociale, artistique et symbolique du vert dans les sociétés européennes, de la Grèce antique jusqu’à nos jours. Il souligne combien cette couleur qui a longtemps été difficile à fabriquer, et plus encore à fixer, n’est pas seulement celle de la végétation, mais aussi et surtout celle du Destin. Chimiquement instable, le vert a symboliquement été associé à tout ce qui était instable : l’enfance, l’amour, la chance, le jeu, le hasard, l’argent. Ce n’est qu’à l’époque romantique qu’il est définitivement devenu la couleur de la nature, puis celle de la santé, de l’hygiène et enfin de l’écologie. Aujourd’hui, l’Occident lui confie l’impossible mission de sauver la planète. » Editions SEUIL

Julia Perazzini dans « Le Souper ». Photo© Dorothée Thébert-Filiger

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